Comment rattraper l’IA ?
La réglementation qu’on nous impose par défaut est-elle compatible avec la dignité humaine ?.
L’intelligence artificielle (IA) transforme rapidement nos sociétés et influence directement l’exercice de nos droits ainsi que l’application des lois. Cette évolution fragilise la souveraineté des États, car leur capacité à agir se réduit face à la puissance des plateformes numériques, capables de contourner ou de neutraliser certaines réglementations. Ces plateformes, souvent détenues par des multinationales, agissent à une échelle mondiale et à une vitesse bien supérieure à celle des gouvernements. Par exemple, les technologies numériques fonctionnent à la vitesse de la lumière, rendant les interventions étatiques, plus lentes, inefficaces. Cette situation pose un défi majeur : comment les États peuvent-ils conserver leur autonomie décisionnelle dans un monde où les règles sont dictées par des acteurs privés et des algorithmes ?
Les effets de l’IA se manifestent au quotidien dans de nombreux domaines. Par exemple, les œuvres des créateurs locaux souffrent d’un déficit de découvrabilité, c’est-à-dire qu’elles sont moins visibles en ligne que celles des géants du numérique. La tarification dynamique, où les prix des biens et services varient en temps réel selon la demande ou le profil de l’utilisateur, est aussi un phénomène croissant. D’autres technologies, comme la géolocalisation, la reconnaissance faciale ou les véhicules connectés, transforment nos habitudes. Même des activités quotidiennes, comme la rédaction d’un roman ou l’optimisation d’itinéraires, dépendent désormais des choix technologiques imposés par ces plateformes. Ces innovations, bien que pratiques, soulèvent des questions sur leur impact sur nos droits et notre autonomie.
Le développement de l’IA est si rapide qu’il dépasse la capacité des institutions et de la société à le comprendre et à le réguler. Selon Alain Lavoie, dirigeant de la société LexRock AI, l’IA générative a été adoptée à l’échelle mondiale en quelques semaines, bien avant que les écoles, les entreprises, les gouvernements ou les citoyens n’aient pu établir des règles communes ou même saisir pleinement ses implications. Ce décalage entre adoption et compréhension n’est plus une exception, mais devient la norme. Pour Alain Lavoie, le défi n’est pas seulement d’innover plus vite, mais de prendre le temps de comprendre avant de perdre la capacité de faire des choix éclairés. Ce rythme effréné menace la capacité des sociétés à conserver leur autonomie face à ces technologies.
Les technologies numériques, notamment l’IA, imposent leurs propres règles sans réelle discussion démocratique. Contrairement aux lois votées par les parlements, ces règles découlent des réglages par défaut des dispositifs techniques, qui facilitent, interdisent ou modifient nos comportements. Par exemple, une plateforme de livraison peut décider d’optimiser automatiquement les itinéraires en fonction de critères algorithmiques, influençant ainsi nos choix sans que nous en ayons conscience. Ces mécanismes techniques deviennent une forme de réglementation, souvent en concurrence avec les lois des États. La question n’est donc pas de savoir s’il faut réglementer l’IA, mais si les règles qu’elle impose sont compatibles avec nos droits fondamentaux, notre dignité et notre sécurité.
Si les États ne prennent pas les mesures nécessaires pour encadrer l’IA et les technologies qui en dépendent, ils risquent de perdre leur souveraineté au profit des entreprises qui les fabriquent. Alain Lavoie, expert en IA, souligne que les États doivent développer un écosystème capable de faire contrepoids aux géants des technologies. Cela implique de renforcer les capacités des sociétés démocratiques à agir en réseau, en multipliant les concertations et les actions convergentes. Les universités et autres producteurs de connaissances ont un rôle clé à jouer dans la construction de cet écosystème. Par exemple, des règles doivent être mises en place pour gérer les risques liés à ces technologies, mais les États doivent aussi agir en concertation avec d’autres pays partageant des valeurs similaires pour être efficaces.
Alain Lavoie met en garde contre l’idée que la nécessité d’accélérer les processus démocratiques ne doit pas servir d’alibi pour négliger les garanties essentielles. Il ne s’agit pas de faire courir la démocratie à la même vitesse que la technologie, mais de lui donner les moyens de continuer à faire des choix pertinents, malgré le décalage de rythme. Les processus démocratiques, fondés sur la discussion et la délibération, ne peuvent pas être compressés à l’infini sans perdre leur essence. L’objectif est donc de trouver un équilibre entre l’innovation technologique et la préservation des valeurs démocratiques, sans sacrifier ni l’une ni l’autre.

