L’affaire Bardella et la longue durée de l’antisemitisme à l’extrême droite
Les révélations de Mediapart ont remis au cœur du présent une histoire ancienne. Deux universitaires de la nouvelle génération nous aident à en démêler les fils L’article L’affaire Bardella et la longue durée de l’antisemitisme à l’extrême droite est apparu en premier sur Le Grand Continent..
L’antisémitisme moderne porté par des figures comme Alain Soral combine des éléments nouveaux et des thèmes anciens. Il est nouveau par sa façon de communiquer, notamment via les réseaux sociaux, qui lui permet d’atteindre un large public malgré ses condamnations judiciaires. Cependant, ses idées ne sont pas originales : il reprend des thèmes classiques de l’antisémitisme apparus dès le XIXe siècle, comme la dénonciation de la domination juive, la critique du sionisme perçu comme un complot mondial, ou encore l’association des juifs à l’argent et à la finance. Ces stéréotypes, bien que reformulés, restent ancrés dans une histoire longue de préjugés antisémites.
L’antisémitisme peut être comparé à une sédimentation, où des couches de croyances et de stéréotypes s’accumulent au fil des siècles. Certains thèmes, comme ceux liés au corps (cornes, odeur méphitique, queue), ont presque disparu en raison du progrès des connaissances. D’autres, comme le racisme culturel ou la critique du déicide (l’idée que les juifs ont tué le Christ), persistent sous des formes atténuées ou métaphorisées. L’Église catholique a joué un rôle clé dans la diffusion de ces idées, notamment avant le concile Vatican II (1960-1965), qui a marqué un tournant en condamnant l’antisémitisme. Aujourd’hui, ces thèmes resurgissent souvent dans les discours en ligne ou les médias alternatifs.
Les propos attribués à Jordan Bardella reprennent trois thèmes majeurs de l’antisémitisme traditionnel. Le premier est celui du complot de domination mondiale, illustré par les Protocoles des Sages de Sion, un faux texte du début du XXe siècle prétendant révéler un plan juif pour contrôler le monde. Le deuxième est la misanthropie juive, l’idée que les juifs détesteraient les non-juifs (goy en hébreu), un stéréotype présent depuis l’Antiquité. Enfin, l’association des juifs à l’argent et à la finance est un cliché récurrent, lié à leur exclusion historique des métiers fonciers au Moyen Âge, les orientant vers les activités bancaires et commerciales. Ces thèmes étaient particulièrement virulents au XIXe et au début du XXe siècle.
L’idée que les juifs seraient spécialement liés à l’argent trouve ses racines dans les textes chrétiens anciens. Dès les premiers siècles de notre ère, certains Pères de l’Église ont associé le nom Judas (équivalent hébraïque de Yehouda), disciple ayant trahi Jésus, à l’ensemble du peuple juif, renforçant le stéréotype du juif cupide. Au Moyen Âge, entre les XIe et XIVe siècles, les juifs étaient souvent exclus de la propriété foncière et cantonnés aux métiers de l’argent, comme le prêt ou le commerce. Cette exclusion a ancré durablement l’image du juif banquier ou usurier, même si d’autres groupes (protestants, par exemple) ont également joué un rôle dans ces secteurs.
La création de l’État d’Israël en 1948 a complexifié la position de l’extrême droite française face à l’antisémitisme. Certains courants, comme ceux de Jean-Marie Le Pen, ont historiquement soutenu les Arabes contre Israël, perçu comme un ennemi. D’autres, plus récents, voient dans Israël un rempart contre l’islamisme, notamment depuis l’arrivée au pouvoir de gouvernements d’extrême droite en Israël. Alain Soral, par exemple, a su fédérer autour de l’antisémitisme des militants d’origine arabo-musulmane, en ciblant le sionisme comme ennemi commun. Cette stratégie permet de dépasser les clivages traditionnels pour unifier une base militante autour d’un discours unifié.
Alain Soral et une partie de l’extrême droite contemporaine associent souvent l’antisémitisme à un discours masculiniste, valorisant une image virile et athlétique. Soral, en particulier, a développé un discours misogyne, utilisant des insultes sexistes à l’encontre des femmes (pute, salope, etc.). Ce discours a pu séduire des jeunes militants comme Jordan Bardella, qui incarnent une image de force et de virilité. Cette dimension est moins présente chez Marine Le Pen, mais elle correspond à une tendance plus large au sein de l’extrême droite, où la domination masculine et la haine des femmes s’articulent avec d’autres formes de rejet (antisémite, homophobe, etc.).
L’affaire Bardella révèle une pratique courante à l’extrême droite : le double discours. Entre initiés (militants, sections locales), des propos ouvertement racistes, antisémites ou homophobes sont tolérés, voire encouragés, comme marqueurs d’appartenance au groupe. En public, en revanche, le Rassemblement National (RN) adopte un discours policé pour se dédiaboliser. Cette stratégie existe depuis les années 1970, mais elle s’est renforcée avec Marine Le Pen, qui a exclu des membres pour des propos publics trop extrêmes. Les messages attribués à Bardella, s’ils sont avérés, s’inscrivent dans cette logique de sociabilité militante interne, distincte de la communication externe.
Face aux accusations de *Mediapart*, le RN, et probablement Jordan Bardella lui-même, devrait adopter une stratégie de déni systématique. Reconnaître des propos antisémites, même attribués à une erreur de jeunesse, risquerait de compromettre la stratégie de *dédiabolisation* du parti, notamment en pleine montée dans les sondages pour les élections présidentielles. Le RN pourrait alors recourir à des mécanismes classiques du populisme : nier les faits, accuser les médias (*fake news*), et présenter les journalistes ou les chercheurs comme des élites hostiles au peuple. Cette approche, qualifiée de *trumpienne* par l’auteur, vise à discréditer les sources tout en maintenant une ligne de défense intransigeante.

