L’IA a-t-elle déjà imprégné notre lecture?
Et si ce qui fait le charme de «C’était ça ou mourir» était l’arôme d’IA?.
L’écrivain Thélyson Orélien affirme que son roman C’était ça ou mourir est intégralement de sa main, sans intervention d’une intelligence artificielle (IA). Pourtant, des observateurs soulignent des similitudes entre le style de ce roman et celui produit par les IA. Cette situation interroge : notre façon de lire et d’écrire pourrait-elle déjà être influencée par les textes générés par des machines ? Nadia Guerouaou, chercheuse en neurosciences cognitives et spécialiste de l’IA, explique que notre cerveau s’adapte en permanence à son environnement. Comme la langue, nos modes d’expression évoluent avec les outils qui nous entourent, y compris les IA. Cette plasticité cérébrale suggère que l’exposition massive à des textes artificiels pourrait modifier notre propre production écrite, même de manière inconsciente.
Des chercheurs du Max Planck Institute ont étudié l’impact des grands modèles de langage (LLM, large language models), comme ceux utilisés par les IA génératives, sur la parole et l’écriture humaines. Leurs travaux montrent que les humains intègrent progressivement les choix lexicaux et stylistiques des IA, y compris dans des contextes spontanés comme les conversations ou les podcasts. Selon Nadia Guerouaou, ces modèles fonctionnent en reproduisant les formulations les plus probables d’une époque donnée, ce qui influence nos propres expressions. Michel Lacroix, sociologue de la littérature, précise que les IA puisent dans des schémas narratifs et des métaphores dominants, créant ainsi une boucle où ce qui est produit par les machines reflète ce que nous attendons déjà en tant que lecteurs.
Frédérick Plamondon, professeur en management et éthique de l’IA, explique que le plaisir ressenti à la lecture d’un texte dépend moins de son authenticité que de sa qualité perçue. Une étude américaine récente (Readers Prefer Outputs of AI Trained on Copyrighted Books over Expert Human Writers) révèle que des lecteurs, y compris des experts, préfèrent souvent des textes générés par IA pastichant des grands auteurs à des pastiches écrits par des humains. Ces textes sont jugés plus fluides, engageants et de meilleure qualité. Jocelyn MacLure, philosophe, ajoute que l’exposition constante à des contenus générés par IA transforme notre jugement esthétique, rendant les œuvres humaines moins distinctives aux yeux du public.
Dany Baillargeon, spécialiste des interactions humain-machine, rappelle que l’écriture a toujours évolué avec les technologies, de l’imprimerie à la dactylographie. Les conventions stylistiques se stabilisent après un cycle d’appropriation où rejet et reconnaissance coexistent. Les IA, en générant des textes basés sur des statistiques, renforcent les normes existantes plutôt que d’innover. Pour créer un style unique, il faut une conscience des conventions et une maîtrise de l’écriture, ce que seule une expérience humaine approfondie permet. Baillargeon souligne que l’IA ne fait que reproduire des styles déjà intériorisés, sans véritable originalité.
L’article évoque un futur proche où les lecteurs pourraient demander à une IA de générer un livre personnalisé, adapté à leurs goûts du moment. Michel Lacroix cite James F. English, qui a montré en 2008 que les Prix Nobel récompensent souvent des œuvres « réconfortantes », flattant nos émotions. Un texte produit par IA à partir de ces lauréats pourrait ainsi correspondre à cette tendance. Cependant, Frédérick Plamondon s’interroge sur l’impact sociétal de cette commercialisation de l’intelligence : l’IA loue son expertise via des abonnements, mais ne la possède pas. Cette dynamique soulève des questions sur l’appropriation de la culture et la perte de contrôle des créateurs humains sur leur environnement.

