Un « marxisme militant » à la Libération (1)
Dans une série de trois articles précédemment parus dans Contretemps, Laurent Lévy a dressé le portrait du « marxisme du PCF » à l’époque de sa déstalinisation. Dans les deux articles qui suivent, il propose les éléments d’un « prequel » à cette histoire en donnant à voir le genre de marxisme qui régnait dans ce parti à la Libération, à l’époque du stalinisme triomphant.
En 1944, les Cahiers du communisme sont relancés par le Parti communiste français (PCF), après une interruption en 1942. Cette revue, publiée dès le premier trimestre 1944, s’adresse aux militants alors que le PCF prépare une insurrection nationale. Jacques Duclos, figure majeure du PCF mais davantage propagandiste que théoricien, y défend une vision morale et militante du marxisme-léninisme. Pour lui, l’Homme communiste se distingue par son honnêteté, son courage et son engagement collectif. Duclos insiste sur l’idée que le marxisme n’est pas un dogme figé, mais un guide pour l’action, inspiré de la onzième thèse sur Feuerbach de Marx : « La théorie matérialiste ne peut se borner à expliquer le monde, elle doit encore le transformer. » Cette formule, souvent citée, sert à justifier l’engagement concret plutôt que les débats théoriques abstraits.
Duclos et les communistes de l’époque lient étroitement le marxisme-léninisme à l’action révolutionnaire. Pour eux, la théorie n’est pas un ensemble de textes à mémoriser, mais un outil pour comprendre et transformer la société. Ils citent fréquemment un extrait de l’Histoire du Parti communiste (bolchevik) de l’URSS (ouvrage soviétique de référence) pour appuyer cette idée : « La théorie marxiste-léniniste permet au Parti de s’orienter dans une situation donnée, de comprendre la liaison interne des événements et de prévoir leur marche. » Selon eux, le marxisme n’est pas un catéchisme ou un recueil de dogmes, mais une méthode pour agir. Cette vision sert à mobiliser les militants, notamment en période de danger, comme lors de la préparation de l’insurrection nationale.
En 1948, la revue La Nouvelle critique, lancée par le PCF, publie un éditorial signé par Jean Kanapa, son premier rédacteur en chef. Celui-ci affirme qu’un vrai marxiste ne peut être qu’un stalinien, c’est-à-dire un communiste engagé. Pour Kanapa, être marxiste implique un double effort : s’engager politiquement dans le PCF et s’efforcer d’être digne de cet engagement, à la fois dans ses actes et dans son étude. Cette vision réduit le marxisme à une pratique militante, où l’orthodoxie doctrinale est centrale. Le nom de Staline, dirigeant de l’URSS, incarne alors le combat communiste pour Kanapa et ses camarades.
En septembre 1946, les Cahiers du communisme publient un article d’Alain Signor critiquant le congrès de la SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière), le parti socialiste de l’époque. Signor dénonce ce qu’il considère comme un révisionnisme : selon lui, les socialistes, y compris ceux qui se réclament du marxisme comme Guy Mollet, abandonnent les fondements du marxisme. L’article vise particulièrement Léon Blum, leader socialiste, qu’il accuse de nier le matérialisme dialectique (une composante clé du marxisme) et de réduire le socialisme à une simple gestion de la bourgeoisie. Pour les communistes, le marxisme repose sur trois piliers indissociables : philosophique, économique et politique. Blum, en refusant cette vision, est présenté comme un traître à la doctrine.
En 1946, malgré leurs critiques virulentes contre la SFIO, les communistes français et les socialistes sont alliés au gouvernement. Le PCF milite même pour la fusion des deux partis en un Parti Ouvrier Français (POF). Pourtant, les communistes attaquent violemment les socialistes sur des questions doctrinales, comme le matérialisme dialectique. Cette contradiction s’explique par le fait que la défense de l’orthodoxie marxiste est un point d’identité pour le PCF. Même au sein du parti, les débats stratégiques (comme ceux entre Maurice Thorez et d’autres dirigeants) ne remettent pas en cause cette orthodoxie. Le matérialisme dialectique et le matérialisme historique (deux concepts clés du marxisme) sont considérés comme des piliers intouchables, enseignés dans des cours de philosophie pour militants.
L’*Histoire du Parti communiste (bolchevik) de l’URSS*, rédigée par Staline, devient un texte de référence pour les communistes français après-guerre. Ce livre, qualifié de *« livre fondamental que chaque militant doit lire »*, théorise l’articulation entre *matérialisme dialectique* et *matérialisme historique*. Il est utilisé dans les cours de philosophie dispensés aux militants du PCF pour renforcer leur culture marxiste. Cette œuvre sert de socle à la vision communiste du monde, où la théorie et la pratique révolutionnaire sont indissociables. Le PCF en fait un outil de formation et de légitimation de sa ligne politique, même si des nuances existent en interne.

