Exubérance artificielle
L’IA, lorsqu’elle se déguise en fantôme de la bulle techno, a de quoi donner la frousse..
L’article évoque un parallèle entre l’essor actuel de l’intelligence artificielle (IA) et la bulle Internet des années 1990, où la valorisation des entreprises technologiques avait atteint des niveaux jugés excessifs avant d’éclater. Aujourd’hui, les sociétés liées à l’IA, comme les fournisseurs de semi-conducteurs ou de services infonuagiques, représentent plus de la moitié de la valeur de l’indice Nasdaq (53 % au 29 mai 2026). Cette situation rappelle la période précédant le krach des technos, avec des taux d’intérêt en hausse et des entreprises endettées pour financer leur croissance. Par exemple, CoreWeave, un opérateur de centres de données, a perdu 25 % de sa valeur en une semaine en raison de craintes sur sa capacité à rembourser ses dettes.
L’essor de l’IA a entraîné un changement majeur : les géants technologiques comme Alphabet (Google), Microsoft ou Meta doivent désormais investir massivement dans des infrastructures physiques, notamment des centres de données ultra-puissants. Ces infrastructures, coûteuses et complexes à construire, représentent des dépenses historiques. Selon Goldman Sachs, les investissements mondiaux dans ces infrastructures atteindront 1 019 milliards de dollars américains en 2026, soit près de six fois la dette nette du Québec. Les dépenses en immobilisations de certaines entreprises dépassent même leurs revenus : Amazon y consacre 27 % de ses revenus au deuxième trimestre 2026, Microsoft 40 %, Meta 50 %, et CoreWeave un niveau exceptionnel de 249 %. Ces chiffres illustrent l’ampleur des sommes engagées pour soutenir la croissance de l’IA.
Pour financer ces investissements, les entreprises technologiques, appelées hyperscalers (fournisseurs de services infonuagiques à très grande échelle), ont massivement recours à l’emprunt. En 2025, les neuf plus grandes entreprises du secteur (Alibaba, Alphabet, Amazon, Apple, IBM, Meta, Microsoft, Oracle et Tencent) ont emprunté trois fois plus que leur moyenne annuelle depuis 2000, selon l’OCDE. Cette dette est probablement sous-estimée, car elle ne prend pas en compte les emprunts réalisés via des structures juridiques indépendantes, comme les special purpose vehicles (SPV). Par exemple, Meta a utilisé un SPV pour contracter un emprunt de 27 milliards de dollars avec la firme Blue Owl, un montant qui n’apparaît pas dans ses comptes officiels. Cette opacité inquiète les investisseurs et complique l’évaluation des risques.
Les rendements attendus de ces investissements en IA ne sont pas garantis et dépendent de plusieurs facteurs. Les retards dans la construction des centres de données, leur impopularité croissante en Amérique du Nord et en Europe, ou encore l’évolution rapide de la technologie pourraient compromettre ces rendements. Par exemple, des entreprises comme Cerebras Systems ou Tenstorrent menacent la domination de Nvidia sur le marché des processeurs graphiques (GPU), rendant certains investissements potentiellement obsolètes. Ces risques, combinés à la hausse des taux d’intérêt, pourraient freiner les ambitions des hyperscalers et, par ricochet, celles des entreprises en amont de la chaîne de valeur de l’IA, comme les développeurs de semi-conducteurs ou les centres d’apprentissage automatique.
Bien que l’essor actuel de l’IA rappelle la bulle Internet des années 1990, les entreprises technologiques d’aujourd’hui sont bien différentes : elles génèrent des revenus et possèdent des actifs concrets, contrairement aux sociétés *point-com* de l’époque, souvent dépourvues de modèle économique viable. Cependant, l’article souligne que cette croissance s’accompagne d’une forme d’« exubérance artificielle », où les valorisations boursières semblent déconnectées de la réalité économique. Les risques de dérapage financier, notamment pour les entreprises les plus endettées, pourraient entraîner des corrections brutales en Bourse, comme le suggère l’agence de notation Fitch, qui évoque des décotes possibles après des tests de résistance.

