La nouvelle lutte des classes sera une lutte des générations
Pour Pierre Rosanvallon, un conflit silencieux autour du temps et de l’avenir est en train de bouleverser la politique. L’article La nouvelle lutte des classes sera une lutte des générations est apparu en premier sur Le Grand Continent..
L'article de Pierre Rosanvallon, publié en septembre 2026 dans La Tyrannie du présent, propose une analyse des conflits sociaux actuels qui dépassent la traditionnelle lutte des classes économique. Selon lui, un nouveau type de conflit émerge : la lutte des générations, où les enjeux de temps et de transmission deviennent centraux. Ce conflit est décrit comme silencieux et non encore structuré par des institutions dédiées. L'auteur souligne que cette opposition générationnelle est liée à des questions comme la dette publique, les retraites ou l'environnement, où les décisions présentes reportent leurs conséquences sur les générations futures. Cette idée s'inscrit dans une réflexion plus large sur les angles morts de l'action publique, c'est-à-dire les dimensions souvent ignorées dans l'analyse des sociétés.
Pierre Rosanvallon identifie trois angles morts qui limitent la compréhension des dynamiques sociales et politiques. Le premier concerne l'analyse des sociétés en se focalisant uniquement sur les intérêts matériels (revenus, conditions de vie), sans prendre en compte les dimensions symboliques comme la dignité ou l'honneur. L'auteur cite les révolutions arabes de 2011, souvent appelées révolutions de la faim, mais dont les revendications principales portaient sur la dignité et le respect, montrant ainsi l'importance des passions collectives. Le deuxième angle mort porte sur les institutions invisibles, comme la confiance dans les gouvernants ou la légitimité des pouvoirs, qui influencent fortement l'efficacité des politiques publiques. Enfin, le troisième angle mort est le temps, notamment la gestion des conflits intergénérationnels qui structurent désormais les tensions sociales.
Le présentisme est un concept développé par l'historien François Hartog pour décrire une société obsédée par le court terme, où l'avenir est négligé au profit des urgences immédiates. Rosanvallon reprend cette idée mais cherche à en proposer une lecture plus synthétique pour montrer à quel point cette culture du présent imprègne nos esprits. Il explique que son livre vise avant tout à proposer des pistes pour sortir du présentisme, c'est-à-dire à réintroduire une réflexion sur le long terme dans les décisions publiques. Pour cela, il explore les tentatives historiques de résistance à cette tendance, notamment à travers des approches aristocratiques, technocratiques ou bureaucratiques, avant de se concentrer sur les méthodes démocratiques innovantes.
Les institutions invisibles désignent les mécanismes informels qui influencent le fonctionnement des pouvoirs publics, comme la confiance des citoyens envers leurs dirigeants ou la légitimité perçue des gouvernants. Rosanvallon s'inspire de l'historien François Guizot, qui distinguait les moyens intérieurs (comme la légitimité) des moyens extérieurs (armée, police) du gouvernement. L'auteur souligne que ces institutions invisibles, bien que moins visibles que les institutions formelles, jouent un rôle décisif dans la faisabilité des politiques publiques. Par exemple, une perte de confiance dans les institutions peut paralyser l'action gouvernementale, même si les moyens matériels (police, administration) sont en place.
La technocratie en France a une histoire liée à la création de l'École nationale d'administration (ENA) en 1945, mais son émergence remonte à des tentatives plus anciennes. Dès 1848, Talleyrand avait proposé la création d'une école d'administration, mais cette idée fut rejetée. Après la Seconde Guerre mondiale, la technocratie a été légitimée par son association avec la Résistance, notamment grâce aux premiers étudiants de l'ENA, souvent des résistants. Le Plan (Commissariat général au Plan) a joué un rôle clé en associant des représentants de la société civile (patronat, syndicats, associations) à l'élaboration des politiques publiques. Ce modèle a permis une forme de démocratie technique, où les décisions étaient négociées avec les acteurs sociaux, avant d'être progressivement abandonné après 1981.
Le modèle du Plan en France a été progressivement abandonné après 1981, sous la présidence de François Mitterrand. Cette suppression s'explique par deux visions opposées : une vision libérale, qui estimait que le marché suffisait à réguler l'économie, et une vision politique, selon laquelle les partis de gauche, une fois au pouvoir, n'avaient plus besoin d'institutions comme le Plan pour définir les politiques publiques. Rosanvallon souligne que cette disparition a privé la France d'un outil essentiel pour intégrer le long terme dans les décisions économiques et sociales. Les missions de productivité envoyées aux États-Unis dans les années 1950, où des groupes de patrons et de syndicalistes visitaient des usines américaines pour s'inspirer de leurs méthodes, illustrent aussi l'importance historique de ces échanges techniques et sociaux.
Rosanvallon propose de repenser la démocratie pour intégrer davantage le long terme, notamment à travers des méthodes démocratiques innovantes. Il critique l'idée que de nouvelles institutions suffiraient à résoudre ce problème, soulignant que la démocratie doit aussi être un exercice permanent de discussion et d'arbitrage des conflits. L'auteur s'inspire des conventions collectives, inventées par le syndicalisme, qui ont permis de gérer les conflits sociaux de manière concrète et positive. Il suggère que la démocratie doit évoluer pour devenir un régime capable de discuter des conflits intergénérationnels, comme ceux liés à la dette publique ou aux retraites, où les décisions présentes impactent directement les générations futures.
Pour concrétiser cette idée d'une démocratie tournée vers l'avenir, Rosanvallon évoque la notion d'*exercices démocratiques*, inspirée des travaux du philosophe Pierre Hadot sur les *exercices spirituels*. Ces exercices visent à transformer la démocratie en une pratique permanente, et non en un simple ensemble de procédures. Un exemple concret serait l'organisation de *conférences des générations* dans les lycées, où des simulations parlementaires (comme les *MUN*, Model United Nations) permettraient aux jeunes de discuter des enjeux futurs. L'objectif est de rendre visibles et discutables les conflits entre générations, par exemple sur la dette ou l'environnement, et de créer des espaces où ces tensions peuvent être arbitrées démocratiquement.

