Qui se souvient du ministère du Temps libre, création éphémère de la gauche en 1981?
En 1981, le gouvernement de François Mitterrand inclut un portefeuille dont le nom fait jaser –le ministère du Temps libre. Il ne survivra que quelques mois..
En mai 1981, après l'élection de François Mitterrand à la présidence de la République, le gouvernement de Pierre Mauroy crée un ministère inédit : le ministère du Temps libre. André Henry, ancien instituteur et syndicaliste, en est nommé ministre. Ce poste, considéré comme surprenant et même moqué par certains médias qui le surnomment «ministère aux choux farcis» ou «ministère des vacances», marque une volonté de démocratiser le temps libre, une idée déjà portée en 1936 par le Front populaire avec les congés payés et la semaine de 40 heures. Le rôle d'André Henry est défini comme «conduire par l'éducation populaire une action de promotion du loisir vrai et créateur et de maîtrise de son temps». Il s'agit de transformer le temps libre en un espace d'éducation, de citoyenneté et de vivre-ensemble, et non plus en un privilège réservé aux classes aisées.
Le ministère du Temps libre s'inscrit dans la continuité des avancées sociales de 1936, portées par le Front populaire et des figures comme Léo Lagrange. Ces réformes avaient permis de réduire la durée du travail (40 heures par semaine) et d'instaurer 15 jours de congés payés, rendant le temps libre accessible à tous les Français, et non plus seulement aux plus aisés. André Henry, lors de sa prise de fonction, insiste sur la nécessité de «généraliser, démocratiser et reconnaître le temps libre comme un fait de civilisation». Cependant, son ministère arrive dans un contexte économique difficile : en 1982, la France franchit le cap symbolique des 2 millions de chômeurs, ce qui détourne l'attention des priorités sociales vers la lutte contre le chômage. Les promesses du socialisme mitterrandien, comme la semaine de 35 heures ou la retraite à 60 ans, visent à libérer davantage de temps pour les Français, mais leur mise en œuvre se heurte à des réalités économiques et politiques.
Malgré les critiques et les moqueries, le ministère du Temps libre mène plusieurs actions concrètes. Il crée en 1982 le chèque-vacances, un dispositif permettant aux salariés aux revenus modestes de financer leurs vacances. Il impulse également la création du Conseil national de la vie associative et des Maisons du temps libre, inspirées des MJC (Maisons des jeunes et de la culture), pour favoriser l'accès à la culture et aux loisirs. André Henry investit aussi dans l'éducation populaire et le sport, notamment pour la jeunesse, et lance une campagne «À la découverte de la France» pour valoriser des sites touristiques méconnus. Ces initiatives visent à faire du temps libre un levier d'intégration sociale et de développement personnel, mais elles se heurtent rapidement à des obstacles budgétaires et politiques.
En mars 1983, le ministère du Temps libre est supprimé lors d'un remaniement gouvernemental, dans le cadre du «tournant de la rigueur» qui marque un recentrage sur la lutte contre l'inflation et le chômage. André Henry, déçu et amer, quitte le gouvernement et publie en 1990 un livre intitulé «Le ministre qui voulait changer la vie», qui témoigne de ses espoirs déçus. Son ministère, bien que porteur d'idées ambitieuses, est perçu comme un symbole de l'échec des réformes sociales face aux contraintes économiques. Les critiques, comme celle de Coluche qualifiant ce poste de «ministère du temps perdu», et les tensions internes au gouvernement ont également contribué à sa disparition.
Depuis la disparition du ministère du Temps libre, la question du temps libre n'a plus été portée par une politique publique dédiée. Il a été progressivement absorbé par les acteurs du marché, transformant le temps libre en une *«denrée marchande»*. Aujourd'hui, le temps libre est souvent réduit à une consommation passive, notamment via les industries du divertissement, et n'est plus associé à l'idée d'ouverture, de culture ou de citoyenneté promue en 1936 ou en 1981. Certains observateurs soulignent que la question du temps libre ne se limite plus à son augmentation, mais à sa meilleure utilisation. Cependant, aucune réforme majeure n'a depuis permis de recréer un ministère ou une structure publique dédiée à cette mission.

