À la recherche du Québec : « Maître chez nous? Ben non! »
La région a su se relever au fil des années, elle se relèvera. L’esprit Témiscaming, c’est un peu ça..
Témiscaming est une company town (ville-usine), un modèle urbain où une seule entreprise domine l'économie locale. Fondée en 1917, cette ville du Québec, située près de la frontière ontarienne, a été conçue comme une cité-jardin pour loger les travailleurs de l'industrie forestière. Aujourd'hui, elle compte environ 2 800 habitants. L'usine de carton RYAM, qui emploie 425 personnes, y joue un rôle central. La fermeture temporaire annoncée en août 2026, due aux tarifs américains, menace directement l'économie locale. Les habitants dépendent largement de cette usine, comme le montre le restaurant familial La Brassette TemRose, où les employés viennent déjeuner après leur journée de travail. Cette dépendance illustre les défis des régions mono-industrielles, où une seule entreprise structure la vie économique et sociale.
En 1972, l'usine de Témiscaming, alors propriété d'International Paper, est menacée de fermeture. Frank Dottori, un ingénieur d'origine italienne, propose avec d'autres cadres de racheter l'usine. Il convainc les travailleurs d'investir et obtient le soutien du gouvernement du Québec dirigé par Robert Bourassa. Naît ainsi Tembec, une entreprise québécoise qui devient un fleuron industriel. Dans les années 2010, Tembec est vendue à des Américains et rebaptisée RYAM (Rayonier Advanced Materials). Les décisions stratégiques sont désormais prises depuis Jacksonville, en Floride, ce qui limite le contrôle local. Frank Dottori, aujourd'hui âgé de 88 ans, considère toujours l'usine comme son « bébé » et critique cette perte d'autonomie.
Le slogan Maîtres chez nous (Master our own house en anglais) est associé à la Révolution tranquille des années 1960 au Québec. Il symbolise la volonté du gouvernement de Jean Lesage de reprendre le contrôle des ressources naturelles et de l'économie, alors dominées par des capitaux américains et canadiens-anglais. Frank Dottori, bien que d'origine italienne et ne parlant pas français, utilise ce slogan pour décrire l'aventure Tembec, qu'il considère comme un exemple de reprise en main québécoise. Pourtant, avec la vente de Tembec à RYAM, il estime que le Québec n'est toujours pas maître chez lui, car les décisions échappent désormais aux acteurs locaux.
La fermeture temporaire de l'usine RYAM en septembre 2026 est directement liée aux tarifs punitifs imposés par l'administration de Donald Trump. Ces tarifs, qui visent à protéger l'industrie américaine, rendent les exportations canadiennes moins compétitives. Pour Témiscaming, cela signifie une perte immédiate de 425 emplois, soit près de la moitié de la population active locale. Cette situation rappelle celle des années 1970, où International Paper avait fermé l'usine pour des raisons similaires. Les habitants, comme Rose Lévesque et sa famille, restent optimistes malgré les difficultés, mais l'avenir de l'usine et de la ville reste incertain.
Témiscaming est géographiquement proche de l'Ontario, au point que certains habitants, comme les enfants de Rapide-des-Joachims, fréquentent des écoles ontariennes. Les élèves francophones doivent parcourir 1 heure de route matin et soir pour se rendre à l'école française de Pembroke, tandis que les anglophones étudient à Deep River, à 20 minutes. Cette proximité crée une porosité entre les deux provinces, avec des infrastructures partagées, comme les ponts ou les routes. Pourtant, les différences culturelles et linguistiques persistent, comme en témoignent les panneaux routiers couverts de boue ou les usines abandonnées dans la région du Pontiac, où l'industrie forestière a décliné.

