«6 portraits néoréalistes» : à Rome, faire comme Robert Morin
Le cinéaste parle de son film sur des migrants africains qui tentent d’améliorer leur sort dans la Ville éternelle..
Le documentaire 6 portraits néoréalistes est né d’une résidence artistique à Rome obtenue par le cinéaste québécois Robert Morin en 2026, financée par le Conseil des arts et des lettres du Québec. Initialement, Morin souhaitait refaire le film Le voleur de bicyclette (1948) de Vittorio De Sica, un classique du néoréalisme italien, mais il n’a pas obtenu les fonds nécessaires. À Rome, il a remarqué que la pauvreté, autrefois associée aux Italiens après la Seconde Guerre mondiale, concernait désormais principalement des migrants africains. Cette observation l’a conduit à explorer les réalités parallèles entre ces deux époques et ces deux groupes de personnes précaires.
Le film suit six migrants africains installés à Rome : Joan Omorowa, Destiny Amedu, Souleymane Soumare, Mamadou Dagnogo, Steve Emereju et Patience Sare. Originaires de différents pays d’Afrique, ils ont quitté leur terre natale pour tenter d’améliorer leur situation économique. Leur quotidien, souvent précaire, est filmé dans des lieux comme des parcs, des squats ou des microstudios. Morin a passé une journée entière avec chacun d’eux, du lever au coucher, capturant leur vie avec une caméra discrète et respectueuse. Le cinéaste souligne la diversité de leurs parcours : certains sont arrivés par avion, d’autres par voie terrestre, et leur niveau d’intégration varie.
Le titre du documentaire fait référence au mouvement néoréaliste italien, apparu après la Seconde Guerre mondiale, qui mettait en scène des personnages ordinaires dans des situations difficiles, souvent pour dénoncer les inégalités sociales. Morin s’inspire de cette approche en comparant la précarité des migrants africains d’aujourd’hui avec celle des Romains d’après-guerre. Il intègre des extraits du film Le voleur de bicyclette dans son documentaire, parfois en faisant jouer ses sujets dans des scènes de ce classique. Cette technique permet de souligner les similitudes entre les deux époques et les deux groupes de personnes marginalisées.
Robert Morin précise qu’il ne voulait pas réaliser un documentaire traditionnel ni un film misérabiliste, c’est-à-dire qui insiste sur la souffrance des sujets pour susciter la pitié. Il a cherché à montrer la débrouillardise et la diversité des parcours de ses six protagonistes. Par exemple, Steve Emereju, un danseur, est arrivé à Rome avant la dernière vague de migrants et s’est mieux intégré que d’autres. Morin a également payé ses sujets pour leur participation, négociant des tarifs journaliers avec eux. À 77 ans, il a mené ce projet avec une équipe réduite, composée uniquement de lui-même et de la directrice artistique André-Line Beauparlant.
Le film est décrit comme un essai plutôt que comme un documentaire traditionnel, car il mêle réalité et fiction, utilise des extraits de reportages et d’émissions pour contextualiser les discours sur l’immigration, et intègre des scènes du Voleur de bicyclette. La critique souligne l’élégance des mouvements de caméra et la dignité conférée aux participants, sans tomber dans le pathos. Le film est projeté en salle à partir du 2 octobre 2026 et a obtenu une note de quatre étoiles sur cinq dans le Devoir. La durée du documentaire est de 75 minutes.
Le film aborde la question de l’immigration africaine à Rome, un sujet souvent controversé dans les débats publics italiens. Morin inclut des extraits de reportages et d’émissions, parfois humoristiques, où des personnalités italiennes commentent ou dénoncent ce phénomène. Le cinéaste précise qu’il ne prend pas parti et laisse le spectateur interpréter le film selon sa propre sensibilité. Le documentaire évoque aussi des enjeux plus larges, comme la destruction d’un squat anarchiste à Rome en 2025, où vivaient 500 personnes organisées de manière communautaire. Cette démolition illustre les tensions entre capitalisme immobilier et alternatives de vie collective.
Robert Morin a confié que ce tournage a été physiquement éprouvant, notamment en raison du matériel lourd à manipuler avec une équipe réduite. Il a également révélé que les négociations avec ses sujets pour les payer ont été un processus complexe, incluant des discussions sur les tarifs journaliers et la rémunération des enfants. Le cinéaste, connu pour son franc-parler, a insisté sur l’honnêteté de sa démarche : il a payé ses participants pour éviter de les exploiter. À 77 ans, il considère que ce projet pourrait être l’un de ses derniers du genre, bien qu’il continue d’écrire des scénarios et envisage de publier un deuxième tome de *Scénarios refusés*.

