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Culture

Centre expérimental de Vincennes : vie et mort d'une utopie libertaire à la fac

France Culture - Savoirs · mis à jour il y a 21 j

"Utopie libertaire" pour certains, "université des gauchistes et des clochards" pour d'autres, le centre expérimental de Vincennes a donné un coup de jeune à l'enseignement supérieur avant d'être complètement rasé en 1980..

Naissance en 1968

En mai 1968, la France traverse une crise sociale et politique majeure. Le ministre de l’Éducation nationale, Edgar Faure, souhaite moderniser l’enseignement supérieur pour apaiser les tensions. Il autorise la création d’un centre universitaire expérimental à Vincennes, en bordure de Paris. Ce projet s’inspire des modèles américains et vise à rompre avec les méthodes traditionnelles de la Sorbonne, jugées trop rigides et autoritaires. Le campus est construit en seulement 3 mois sur un terrain précédemment occupé par l’armée, avec des bâtiments préfabriqués. Dès janvier 1969, il accueille ses premiers étudiants, dans une ambiance à la fois bordélique et innovante.

Une pédagogie révolutionnaire

Le Centre expérimental de Vincennes innove radicalement dans sa pédagogie. Les cours ne se déroulent plus dans de grands amphithéâtres, mais en petits groupes (séminaires), favorisant les échanges et la participation active des étudiants. Le système repose sur des unités de valeur (UV), des modules capitalisables que les étudiants peuvent cumuler, sans examens finaux. Les disciplines enseignées sont également innovantes : psychanalyse, arts plastiques, cinéma (pour la première fois à l’université), ou encore philosophie politique. Les cours peuvent avoir lieu en plein air, et l’enseignement est ouvert aux non-bacheliers, ouvriers et étrangers, dont certains fuient des dictatures latino-américaines. Le slogan résumant cette approche est : « L’élitisme pour tous ».

Des professeurs d'exception

Le corps enseignant de Vincennes est composé des intellectuels les plus influents du XXe siècle, comme Michel Foucault, Gilles Deleuze, Jacques Rancière, Hélène Cixous ou Étienne Balibar. Ces professeurs, souvent marginalisés dans les universités traditionnelles, y trouvent un terrain propice à leurs idées. Foucault, par exemple, y enseigne avant d’être nommé au Collège de France, tandis que Balibar rejoint la Sorbonne. Les méthodes d’enseignement encouragent la transdisciplinarité : un étudiant en histoire peut suivre des cours de philosophie ou de langues. Cette liberté pédagogique s’accompagne d’une production intellectuelle intense, avec de nombreuses publications issues des débats en séminaire.

Un lieu de vie et de débats

Vincennes n’est pas seulement un lieu d’études, mais aussi un espace de vie collective et politique. Le campus abrite des stands de livres, des barbecues et des « souks » (marchés informels), créant une atmosphère conviviale. Cependant, il devient rapidement un forum politique permanent, où s’affrontent différentes tendances : maoïstes, trotskistes, anarchistes, féministes et communistes. Les tensions sont fréquentes, allant jusqu’à des violences verbales et physiques de la part de militants radicaux, comme des comités d’action maoïstes exigeant des autocritiques forcées. Malgré ces conflits, le campus reste un lieu de débats intenses sur l’anti-impérialisme, le féminisme ou la révolution culturelle.

Dégradation et déclin

Prévu pour quelques milliers d’étudiants, Vincennes en accueille 32 000 en 1976, bien au-delà de ses capacités. Les infrastructures se détériorent, les locaux sont dégradés, et des scandales éclatent dans la presse, comme des affaires de drogues ou de mœurs. Un cours de sexologie est même présenté comme un lieu de débauche dans Le Nouvel Obs. Le gouvernement, confronté à cette situation chaotique, décide de transférer les cours en Seine-Saint-Denis en 1980. Le campus original est rasé en 48 heures par des bulldozers, et le terrain est replanté pour effacer toute trace du lieu. Aujourd’hui, seule l’université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis subsiste, héritière de cette expérience.

Ce que ça pourrait changer

Bien que disparue physiquement, l’expérience de Vincennes laisse un **mythe libertaire** et un imaginaire politique encore vivace. Elle incarne une tentative radicale de démocratisation de l’enseignement supérieur, mêlant **innovation pédagogique, engagement politique et liberté intellectuelle**. Certains de ses cours, enregistrés sur **cassettes audio**, sont encore accessibles aujourd’hui, comme ceux de **Gilles Deleuze**. Cependant, son histoire reste controversée : pour ses détracteurs, elle fut un lieu de **désordre et d’agitation**, tandis que ses défenseurs y voient un modèle d’**universalité du savoir**. Son héritage continue de nourrir les débats sur l’éducation et la société.

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