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Généraliste

Écomutisme, ou le principe de la saucisse Hygrade

Le Devoir · mis à jour il y a 5 j

Plus on parlera d’investissement responsable, plus on investira de façon responsable..

Déclin des fonds ESG

Les fonds d'investissement intégrant des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) connaissent un recul marqué depuis quelques années. Aux États-Unis, les fonds durables ont enregistré quatorze trimestres consécutifs de sorties nettes, c'est-à-dire que les investisseurs retirent plus d'argent qu'ils n'en placent. Cette tendance s'explique en partie par la politisation de l'acronyme ESG aux États-Unis, où il est devenu un marqueur idéologique plutôt qu'un outil d'analyse de risque. Au Canada, le taux d'adoption des pratiques ESG par les conseillers financiers est passé de 73 % en 2023 à 64 % en 2025, selon l'Association pour l'investissement responsable. Malgré ce recul, la demande des épargnants reste stable : deux tiers des investisseurs canadiens se disent intéressés en 2025 et 2026, mais 71 % avouent ne rien connaître ou presque du sujet. Cette situation illustre une boucle de rétroaction négative appelée écomutisme, où conseillers et clients s'attendent mutuellement à aborder le sujet.

Formation des conseillers

Les conseillers financiers canadiens sont majoritairement formés selon les principes de l'école de Chicago, un courant économique des années 1970 qui repose sur deux piliers : la primauté de l'actionnaire et l'efficience des marchés. Cette formation met l'accent sur la modélisation des risques financiers, mais néglige des disciplines comme l'éthique, la sociologie ou l'anthropologie, pourtant essentielles pour évaluer les critères ESG. Les manufacturiers de produits financiers, qui forment souvent les conseillers, abordent ces critères par le prisme des produits disponibles plutôt que par celui de l'expertise disciplinaire. Ainsi, les conseillers doivent intégrer un champ d'étude complexe, avec son vocabulaire, ses normes et ses réglementations changeantes, ce qui représente un défi supplémentaire dans un métier déjà exigeant.

Critères ESG expliqués

Les critères ESG (Environnement, Social, Gouvernance) permettent d'évaluer les entreprises au-delà de leur performance financière pure. Le E (environnement) inclut des aspects comme les émissions de CO₂, la gestion des ressources ou la conformité aux réglementations climatiques. Le S (social) couvre les conditions de travail, la diversité, les droits humains ou les relations avec les communautés locales. Le G (gouvernance) examine la transparence, la composition des conseils d'administration ou les conflits d'intérêts. Ces critères sont utilisés pour identifier des risques non financiers qui pourraient impacter la valeur d'une entreprise à long terme. Par exemple, une entreprise impliquée dans un scandale environnemental ou social peut voir sa valeur boursière chuter de manière significative.

Rendement vs risque

La question du rendement est souvent posée par les investisseurs : est-ce qu'investir de manière responsable réduit les gains ? En réalité, les critères ESG ne visent pas à sacrifier la performance, mais à mieux gérer les risques. Une méta-analyse réalisée par le Center for Sustainable Business de l'Université de New York, portant sur plus de mille études, montre que l'intégration des critères ESG améliore les résultats financiers en réduisant les pertes potentielles. L'essentiel du bénéfice se manifeste en protection à la baisse, notamment sur des horizons longs. Par exemple, une entreprise avec une gouvernance faible ou des pratiques environnementales risquées peut perdre jusqu'au tiers de sa valeur en cas de controverse. Ainsi, l'investissement responsable est avant tout une question de gestion de risque, pas de renoncement.

Retour des flux ESG

Malgré les sorties nettes enregistrées depuis 2022, les fonds durables américains ont connu leurs premières entrées nettes au deuxième trimestre de 2026, portant leurs actifs à 398 milliards de dollars américains. Cette reprise s'explique par un recentrage du capital sur des secteurs perçus comme rentables, comme les infrastructures électriques et la transition énergétique. Ces thèmes sont désormais si intégrés qu'ils ne nécessitent plus d'être étiquetés comme verts ou durables. En Europe, la question des préférences ESG est obligatoire depuis 2022 pour les conseillers financiers, et une telle mesure pourrait être adoptée au Canada. Certaines institutions canadiennes ont déjà mis en place leurs propres programmes, et près de la moitié des conseillers sondés soutiennent l'ajout de questions sur le sujet dans les formulaires de connaissance du client.

Ce que ça pourrait changer

Pour sortir de l'*écomutisme*, c'est-à-dire cette inertie où conseillers et clients s'attendent mutuellement à aborder les critères ESG, une solution simple consiste à poser une question ouverte aux clients : *Y a-t-il des industries ou des entreprises que vous ne voudriez jamais voir apparaître sur votre relevé, pour quelque raison que ce soit ?* Cette question, posée avant même que le client ne soupçonne qu'il a un avis sur le sujet, permet d'ouvrir une conversation naturelle sur ses valeurs et ses préférences. Elle évite de parler de produits ou d'étiquettes, et recentre le dialogue sur la connaissance du client. Cette approche ne nécessite aucune loi ni réglementation supplémentaire, mais simplement une volonté de mieux comprendre les attentes des épargnants. Elle peut révéler des préférences surprenantes et relancer un échange constructif.

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