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Généraliste

Résignation tranquille

Le Devoir · mis à jour il y a 9 j

Jocelyn Létourneau affirme que les Québécois se seraient décolonisés en abandonnant le projet indépendantiste..

Thèse de Létourneau

L’historien québécois Jocelyn Létourneau soutient que les Québécois ont abandonné l’idée d’indépendance pour se considérer comme une société « surgissante », libérée d’un sentiment d’inachèvement national. Selon lui, depuis 1995, leur perception d’eux-mêmes a changé : ils ne se voient plus comme des survivants d’une lutte pour la survie, mais comme une société capable de s’épanouir au sein du Canada. Cette transformation, présentée dans son livre Révolution silencieuse (Boréal, 2026), serait une forme de décolonisation mentale, où les Québécois auraient renoncé à l’idée que leur plein épanouissement dépendait de l’indépendance. Létourneau compare cette évolution à une vision où les Québécois, sans chercher à devenir une nation souveraine, auraient atteint l’objectif évoqué par le poète Gaston Miron : entrer dans l’espérance, mais à leur manière, sans indépendance.

Critique de la vision nationaliste

Jocelyn Létourneau remet en cause la narration historique nationaliste, qui décrit le parcours québécois comme une lutte pour la survie d’une société francophone opprimée, dans l’espoir d’accéder à l’indépendance. Pour lui, des concepts comme l’oppression nationale ou l’aliénation culturelle seraient des concepts vieillots, dépassés par une réalité plus complexe. Il propose une vision alternative où le Québec, depuis ses origines, serait une société mixte (française et autochtone) ayant su s’adapter à l’arrivée des Britanniques. Cette coexistence forcée aurait forgé une résilience, illustrée par l’énergie de la Révolution tranquille. Aujourd’hui, le Québec assumerait sereinement ses héritages multiples et ses contradictions, en choisissant de rester dans le Canada, avec l’ambition d’y occuper une place enviable, sans nécessairement chercher à devenir une nation indépendante.

Résilience et ambivalence

Selon Létourneau, les Québécois adoptent une attitude de résignation tranquille face aux défis, comme celui de la place du français en Amérique du Nord. Bien qu’il reconnaisse la fragilité du français et l’augmentation de l’usage de l’anglais (notamment chez les jeunes), il n’y voit pas un problème majeur. Pour lui, le bilinguisme n’est pas une soustraction de langues, mais une addition : les Québécois seraient plus bilingues que les Ontariens, non par contrainte, mais par choix. Il va jusqu’à affirmer que les Québécois n’auraient pas besoin de parler français pour conserver leur identité, évoquant même la poutine comme symbole suffisant. Cette vision s’oppose à celle de figures comme Gaston Miron ou René Lévesque, qui liaient l’identité québécoise à la langue française et à l’indépendance.

Consommation culturelle québécoise

Létourneau minimise les inquiétudes concernant l’influence de la culture étrangère sur l’identité québécoise. Il affirme que consommer de la culture internationale n’implique pas de renoncer à la culture québécoise. Pourtant, un rapport récent révèle que le Québec n’écoute que 7 % de musique québécoise sur les plateformes numériques, un chiffre qui interroge. Pour l’historien, cette consommation mixte serait un signe de décolonisation : les Québécois pourraient s’approprier des influences extérieures sans honte ni inquiétude. Cette vision contraste avec celle d’autres observateurs, comme la sociologue Pascale Casanova, qui soulignait que les sociétés pratiquant un bilinguisme collectif sont souvent dominées par la langue dominante (ici, l’anglais).

Ce que ça pourrait changer

Louis Cornellier, chroniqueur et essayiste, critique vivement la thèse de Létourneau. Il souligne que ce dernier ne fait pas seulement de l’histoire, mais de la *sociologie de l’histoire*, en analysant la *conscience historique* des Québécois. Cornellier reproche à Létourneau de présenter une vision trop optimiste, voire simpliste, de la situation. Il rappelle que des figures comme Miron ou Lévesque voyaient l’indépendance comme un moyen de préserver la langue française, un lien que Létourneau semble rompre. De plus, Cornellier conteste l’idée que le bilinguisme soit un choix libre : il serait plutôt une adaptation imposée par la domination de l’anglais en Amérique du Nord. Enfin, il questionne la notion même de *décolonisation* appliquée à une société qui, selon lui, reste fragilisée par son environnement linguistique et culturel.

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