Faut-il avoir peur de l’Allemagne ?
La question allemande a rarement paru aussi urgente depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. L’article Faut-il avoir peur de l’Allemagne ? est apparu en premier sur Le Grand Continent..
En septembre 2026, l'Allemagne se prépare à une élection historique où l'extrême droite pourrait, pour la première fois depuis 1945, prendre le pouvoir seule dans un Land, comme la Saxe-Anhalt. Ce contexte s'inscrit dans un moment géopolitique unique : les États-Unis se retirent progressivement de l'Europe, laissant un vide de leadership sur le continent. L'Allemagne, déjà première puissance économique européenne, s'apprête à devenir aussi la première puissance militaire, avec un budget de défense dépassant en 2029 celui cumulé de la France et du Royaume-Uni. Cette montée en puissance soulève des questions sur l'équilibre des forces en Europe et la capacité des autres États, comme la France ou la Pologne, à coexister avec une Allemagne si dominante. Historiquement, l'Europe était dirigée par les États-Unis via l'OTAN et leur soutien à l'intégration européenne, mais leur retrait force les Européens à repenser leur organisation collective.
L'auteur distingue deux concepts clés : l'hégémonie, comme celle exercée par les États-Unis en Europe après 1945, et la domination, terme qu'il préfère pour décrire la future position de l'Allemagne. Contrairement à l'hégémonie américaine, qui était globale et incontestée, la domination allemande serait plus limitée et moins acceptée par ses voisins. Par exemple, lors de la crise financière, l'Allemagne a bloqué des solutions collectives, montrant son pouvoir de dire « non ». Avec son réarmement, ce refus pourrait devenir encore plus difficile à contourner. L'Allemagne devra donc trouver un équilibre pour ancrer sa puissance dans des structures européennes, afin d'éviter de susciter des tensions ou du ressentiment chez ses partenaires, notamment la Pologne ou la France.
L'Allemagne s'engage dans un réarmement massif, avec un budget de défense qui dépassera en 2029 celui de la France et du Royaume-Uni réunis. Ce réarmement vise principalement à protéger les pays baltes et la Pologne contre une éventuelle agression russe, en faisant de l'Allemagne la première puissance conventionnelle d'Europe. Cette ambition est justifiée par la nécessité de dissuader Moscou, mais elle suscite des tensions, notamment avec la Pologne, qui consacre déjà une part plus importante de son PIB à la défense. L'Allemagne cherche ainsi à combler le vide laissé par le retrait américain, tout en intégrant sa puissance militaire dans un cadre européen. Cependant, ce réarmement pose des défis logistiques et industriels, comme la dépendance actuelle aux États-Unis pour des équipements clés, comme la défense aérienne.
Depuis 1945, l'identité de l'Allemagne était fondée sur deux piliers : son ancrage à l'Occident démocratique et la protection offerte par les États-Unis. Avec leur retrait progressif, l'un de ces piliers s'effondre, plongeant l'Allemagne dans une crise identitaire. Historiquement, l'Allemagne a toujours lié son réarmement à une cause collective, comme la défense de l'Europe pendant la guerre froide, où la Bundeswehr était intégrée à l'OTAN. Aujourd'hui, sans leadership américain, Berlin doit trouver de nouvelles structures européennes pour légitimer sa puissance militaire. Le pays doit aussi surmonter un héritage complexe : après la réunification en 1990, l'Allemagne a privilégié le dialogue et le commerce comme outils de paix, reléguant la dissuasion au second plan. Ce changement de paradigme rend son réarmement actuel d'autant plus difficile à accepter pour ses voisins.
L'auteur analyse deux chocs majeurs ayant accéléré le réarmement allemand. Le premier, en 2022, fut l'invasion de l'Ukraine par la Russie, qui a poussé le chancelier Olaf Scholz à annoncer un Zeitenwende (tournant historique) en augmentant les dépenses militaires. Le second choc fut le second mandat de Donald Trump (à partir de 2025), dont le désengagement de l'Europe a catalysé la volonté allemande de devenir une puissance militaire autonome. Contrairement au premier mandat de Trump (2017-2021), où les déclarations de Merkel sur la nécessité d'assumer plus de responsabilités sont restées sans suite, le second mandat a rendu ce réarmement inévitable. L'Allemagne doit désormais combler le vide laissé par les États-Unis, tout en évitant de reproduire les erreurs du passé, comme une puissance militaire perçue comme menaçante par ses voisins.
Le réarmement allemand se heurte à des défis majeurs, notamment la dépendance aux États-Unis pour des équipements critiques, comme la défense aérienne. Après 2022, de nombreux contrats ont été attribués à des entreprises américaines, mais la guerre en Ukraine a révélé les limites des stocks américains. L'Allemagne doit donc accélérer sa production d'armements en Europe pour réduire cette dépendance. Un autre défi est le calendrier : si les États-Unis se retirent plus vite que prévu, l'Europe pourrait se retrouver vulnérable. L'Ukraine joue un rôle clé dans cette transition, en contenant les troupes russes le temps que l'Europe renforce ses capacités. Cependant, Kiev exige une reconnaissance de son rôle dans la sécurité européenne, ce qui ajoute une couche de complexité à la stratégie allemande.

