Le problème de l’incroyance
La perte de confiance envers l’État va-t-elle finir par transformer en vertu l’austérité autrefois honnie?.
L’austérité désigne une politique de réduction des dépenses publiques pour équilibrer les finances de l’État, souvent critiquée pour ses effets sur les services comme la santé ou l’éducation. Au Québec, ce terme a été évité par les partis politiques depuis les années Couillard (2014-2018), car associé à des mesures impopulaires. Pourtant, lors de la présentation de leur cadre financier, le chef libéral Charles Milliard a assumé cette approche, préférant parler de « réalisme économique » ou de « rigueur ». Les électeurs y voient une forme de restriction budgétaire, comme une augmentation des dépenses limitée à 1 % entre 2028 et 2030, bien en dessous du taux d’inflation (hausse générale des prix). Un sondage Léger pour la Chaire en fiscalité et finances publiques révèle que deux Québécois sur trois préfèrent une réduction des services publics à une hausse d’impôt, reflétant une perte de confiance envers l’État.
Le filet social québécois, construit pendant la Révolution tranquille (période de modernisation du Québec dans les années 1960), était autrefois une fierté. Aujourd’hui, il est remis en question par une incroyance croissante envers la compétence et l’intégrité de l’État. Cette défiance s’explique en partie par des scandales comme l’explosion des coûts du SIFA (Système d’information des finances et de l’approvisionnement de Santé Québec), révélée par Radio-Canada. Les partis d’opposition, comme la Coalition avenir Québec (CAQ) ou le Parti québécois (PQ), critiquent ces dérives, mais les Québécois semblent désormais douter de la capacité de l’État à gérer efficacement les fonds publics. Cette méfiance pourrait transformer l’austérité, autrefois honnie, en une vertu perçue comme nécessaire.
Les cadres financiers des principaux partis pour le prochain mandat (2028-2030) montrent une nette réduction des nouvelles dépenses par rapport à 2022. Par exemple, le Parti libéral du Québec (PLQ) de Charles Milliard propose 11,9 milliards de dollars de nouvelles dépenses, contre 41 milliards promis par Dominique Anglade (PLQ) en 2022. La CAQ de Christine Fréchette prévoit 9,7 milliards, contre 30,6 milliards en 2022, et le PQ 29,7 milliards. Le Parti conservateur du Québec (PCQ) va plus loin avec des compressions de 47 milliards, une proposition jugée irréaliste par l’auteur. Ces chiffres illustrent une tendance à la modération budgétaire, voire à l’austérité, dans un contexte où les électeurs craignent à la fois une baisse des services et une hausse des impôts.
Québec solidaire (QS) est le seul parti à défendre le « modèle québécois » (système social développé pendant la Révolution tranquille), mais son cadre financier pour 2028-2030 est bien moins ambitieux que ses promesses électorales. Par exemple, il propose d’augmenter les effectifs de la fonction publique (ensemble des employés de l’État) pour améliorer l’expertise de l’État, alors que d’autres partis envisagent des réductions. Malgré cela, les intentions de vote pour QS stagnent à 10 %, en baisse de 5 points depuis 2022. La chef du parti, Ruba Ghazal, affirme que ses propositions sont bien reçues, mais les électeurs ne croient plus en la capacité de l’État à les financer. Des mesures comme la gratuité scolaire ou un revenu minimum garanti (allocation versée aux personnes sans revenus suffisants) existent ailleurs en Europe, mais leur transposition au Québec soulève des défis économiques et logistiques.
Pour financer des mesures sociales ambitieuses comme la gratuité universitaire ou le transport collectif gratuit, QS propose de travailler sur la **colonne des revenus** (recettes de l’État) plutôt que seulement sur les dépenses. Cela implique d’augmenter les impôts ou de trouver de nouvelles sources de financement. Cependant, les autres partis misent sur la réduction des dépenses, reflétant une perte de foi dans l’État. L’auteur souligne que sans cette confiance retrouvée, même des projets réalistes comme le *ingreso mínimo vital* en Espagne (722 € par mois) pourraient échouer au Québec. La solution passerait par une réforme fiscale ou une meilleure gestion des fonds publics, mais le scepticisme actuel rend cette perspective difficile.

