En Indonésie, les fumées d’incendie transforment les maisons en “étouffantes prisons”
Près de 900 000 hectares sont partis en fumée en Indonésie depuis le début de l’année. Dans le sud de Sumatra et à Kalimantan, principaux foyers des incendies, les fumées toxiques s’infiltrent jusque dans les maisons, où les habitants cherchent à se protéger d’un air devenu irrespirable..
Depuis le début de l'année 2026, près de 900 000 hectares de forêts et de tourbières ont été ravagés par des incendies en Indonésie. Ces feux, particulièrement intenses dans le sud de Sumatra et à Kalimantan (Bornéo indonésien), dégagent des fumées toxiques qui s'infiltrent dans les habitations. Autrefois limitées à des périodes agricoles précises, ces fumées sont désormais permanentes et d'une ampleur sans précédent. Les tourbières, des sols gorgés d'eau et de matière végétale en décomposition, jouent un rôle clé : leur assèchement par les activités industrielles (mines, plantations) les transforme en combustible, aggravant les incendies. Les habitants décrivent une atmosphère épaisse et poisseuse, comparée à l'intérieur d'un fumoir à poisson, rendant l'air irrespirable.
Dans les régions touchées, la concentration de particules fines (PM2,5) a atteint 990,5 microgrammes par mètre cube (µg/m³), soit près de quatre fois le seuil considéré comme dangereux (250,5 µg/m³). Les habitants tentent de se protéger en colmatant les interstices de leurs maisons avec du ruban adhésif, mais sans mesures efficaces, ces espaces deviennent des prisons étouffantes. À Palangka Raya (Kalimantan), les écoles organisent des exercices en intérieur pour limiter l'exposition des enfants. Le ministère de la Santé a recensé 175 000 cas d'infections respiratoires aiguës en un mois, dont 40 363 chez des enfants de moins de 5 ans. Les symptômes incluent toux, difficultés respiratoires et irritations des yeux.
Les activités minières et agro-industrielles (plantations de palmiers à huile, par exemple) ont transformé les paysages locaux. Les communautés autochtones, qui utilisaient traditionnellement le feu pour défricher leurs terres selon des règles coutumières, sont désormais deux fois victimes : leur mode de vie est détruit, et elles sont tenues pour responsables des incendies. Le Forum indonésien pour l'environnement (Walhi) a identifié 372 entreprises dont les concessions recoupent les zones incendiées, mais seulement cinq ont vu leur licence retirée. Le président indonésien Prabowo Subianto a qualifié certaines pratiques de terrorisme écologique, rejetant les arguments des communautés locales comme de simples excuses.
L'exposition aux fumées toxiques creuse les inégalités sociales. Les personnes aisées peuvent s'offrir des purificateurs d'air ou aménager leur logement pour limiter les risques, tandis que les agriculteurs et journaliers doivent choisir entre leur santé et leurs revenus. Respirer un air plus sûr devient un privilège de classe. Les populations locales, déjà appauvries par la destruction de leurs terres, subissent une double peine : elles perdent leurs moyens de subsistance et leur santé se dégrade. Les enfants et les personnes âgées sont particulièrement vulnérables, avec des risques accrus d'asthme, de bronchites ou de troubles cardiovasculaires à long terme.
Malgré l'urgence, les mesures gouvernementales restent insuffisantes. Le président Subianto a évoqué la possibilité de qualifier les incendies de *terrorisme écologique*, une approche critiquée pour son manque de fondement juridique et son ciblage des populations locales plutôt que des industries. Les sanctions contre les entreprises responsables sont rares : seulement cinq licences ont été retirées sur les 372 identifiées. Les communautés autochtones, dont les savoirs traditionnels sont souvent ignorés, appellent à une reconnaissance de leurs droits et à des solutions durables, comme la restauration des tourbières ou l'arrêt de l'expansion des plantations. Pour l'instant, la situation reste critique, avec des fumées qui persistent et des risques sanitaires qui s'aggravent.

