En Allemagne, le pare-feu contre l’extrême droite est-il “bon à jeter aux flammes ?”
Le franc succès de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) dans le Land de Saxe-Anhalt, dans l’est de la République fédérale, pousse les journaux d’outre-Rhin à s’interroger : à l’avenir, sera-t-il possible de gouverner sans s’allier avec le parti d’extrême droite ?.
Lors des élections régionales du 6 septembre 2026 en Saxe-Anhalt, un Land de l’est de l’Allemagne, le parti d’extrême droite Alternative für Deutschland (AfD) a remporté 44 % des voix, un score historique. Ce résultat place Ulrich Siegmund, tête de liste du parti, en position de force, bien qu’il n’ait pas obtenu la majorité absolue (50 % + 1 voix) nécessaire pour gouverner seul. L’AfD est classé comme « extrémiste de droite » par l’Office fédéral de protection de la Constitution (Verfassungsschutz), une institution allemande chargée de surveiller les menaces contre la démocratie. Le parti propose des mesures radicales, comme la restriction des naturalisations, l’abolition du droit d’asile, la déchéance de nationalité pour les binationaux jugés dangereux, ou encore des programmes de « remigration », c’est-à-dire d’expulsions forcées, ciblant notamment les migrants. Il prône aussi un rapprochement avec la Russie et la reprise des importations de gaz russe, abandonnées depuis 2022 en raison de la guerre en Ukraine. La participation électorale a atteint 78 %, un niveau élevé pour ce type de scrutin.
En Allemagne, le « Brandmauer » (littéralement « mur de feu »), ou pare-feu, désigne un principe politique selon lequel les partis traditionnels refusent catégoriquement de s’allier ou de coopérer avec l’extrême droite, en l’occurrence l’AfD. Ce concept est défendu par la CDU (Union chrétienne-démocrate), le SPD (Parti social-démocrate), les Verts et Die Linke (parti de gauche radicale), qui ont tous réaffirmé leur refus de toute alliance avec l’AfD, même ponctuelle. Cependant, cette position est de plus en plus contestée, notamment dans les médias allemands. Certains, comme le tabloïd Bild (conservateur) ou le quotidien Die Welt (conservateur), estiment que ce refus catégorique alimente la rhétorique de l’AfD, qui se présente comme une victime d’un « mépris » des élites de l’Ouest de l’Allemagne envers les Länder de l’ex-RDA (Allemagne de l’Est). D’autres, comme l’hebdomadaire Die Zeit (de gauche), défendent au contraire le maintien strict de ce pare-feu, arguant que les compromis avec l’extrême droite risquent de normaliser ses idées.
L’AfD a évolué depuis sa création en 2013, passant d’un parti eurosceptique et néolibéral à une formation qui met en avant des mesures sociales, mais réservées aux seuls Allemands. En Saxe-Anhalt, le parti propose par exemple une revalorisation des retraites, un soutien aux PME locales, une prime de formation pour les jeunes et une aide financière pour les apprentis passant leur permis de conduire. Ces propositions visent à séduire les électeurs traditionnels du SPD et de la CDU, notamment dans les régions de l’ex-RDA, où le sentiment d’abandon économique persiste. Cependant, le parti exclut explicitement les migrants de ces avantages, comme le précise son programme : « le parti préférerait que ces mesures ne bénéficient qu’aux Allemands ». Cette approche mêle donc des revendications sociales à une rhétorique nationaliste, ce qui contribue à son attractivité auprès d’une partie de l’électorat.
Face à la montée de l’AfD, les partis traditionnels allemands tentent de former des coalitions pour éviter toute collaboration avec le parti d’extrême droite. Une alliance entre la CDU, les Verts et le SPD, tolérée par Die Linke, est envisagée en Saxe-Anhalt, mais elle serait très hétérogène et fragile. Certains médias, comme le journal économique Handelsblatt, critiquent cette stratégie, estimant qu’elle « vide la démocratie de sa substance » en créant des majorités artificielles pour des sujets techniques, simplement pour écarter l’AfD. D’autres, comme le Süddeutsche Zeitung (de gauche), reconnaissent que cette situation est problématique, mais rappellent que l’AfD ne doit pas accéder au pouvoir, car elle pourrait « inciter à la haine contre les migrants » ou « flatter Poutine ». Le débat porte donc sur l’équilibre entre respect de la démocratie et protection des valeurs libérales.
Plusieurs médias allemands, notamment de droite comme Die Welt ou Bild, appellent à une révision du pare-feu anti-AfD. Ils estiment que ce principe ignore les revendications des électeurs, qui se sentiraient méprisés par les élites politiques. Die Welt résume cette position par un « Écoutez enfin le peuple ! », suggérant que le refus systématique de dialoguer avec l’AfD renforce son image de parti authentique, défendant les intérêts des Allemands de l’Est. À l’inverse, Die Zeit (de gauche) défend le maintien strict du pare-feu, soulignant que la démocratie allemande repose sur des compromis, mais pas sur des alliances avec des partis jugés antidémocratiques. Le débat révèle une tension entre le respect des résultats électoraux et la protection des institutions démocratiques.
L’AfD, avec 44 % des voix en Saxe-Anhalt, représente désormais une force politique majeure en Allemagne, et son score pourrait se reproduire dans d’autres Länder de l’Est. Les partis traditionnels, comme la CDU, sont donc confrontés à un dilemme : maintenir le pare-feu au risque de perdre des électeurs, ou assouplir leur position pour intégrer certaines de leurs revendications, tout en risquant de normaliser l’extrême droite. Le magazine *Cicero* note que *« plus l’AfD est traitée comme un parti voyou, plus elle engrange de la sympathie »*, tandis que *Handelsblatt* souligne que le pare-feu *« ne tiendra à l’avenir qu’avec beaucoup de difficultés »*. La question reste ouverte : comment concilier respect de la démocratie et rejet des idées d’extrême droite dans un contexte de défiance croissante envers les partis établis ?

