Mgr Gallagher à Moscou : les permanences de la nouvelle Ostpolitik du Saint-Siège au service de la paix
L’archevêque Paul Richard Gallagher est arrivé à Moscou au même moment où Washington y dépêchait le directeur de la CIA. L’article Mgr Gallagher à Moscou : les permanences de la nouvelle Ostpolitik du Saint-Siège au service de la paix est apparu en premier sur Le Grand Continent..
Le 24 août 2026, Mgr Paul Richard Gallagher, ministre des Affaires étrangères du Saint-Siège (appelé secrétaire pour les relations avec les États), s’est rendu à Moscou pour un voyage de quatre jours. Ce déplacement est significatif car il s’agit d’une visite à haut niveau, habituellement réservée aux chefs d’État ou aux diplomates de premier rang. Mgr Gallagher a rencontré Sergueï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères, ainsi que Iouri Ouchakov, conseiller diplomatique de Vladimir Poutine. Il a aussi dialogué avec le métropolite Antoine de Volokolamsk, responsable des relations extérieures du Patriarcat de Moscou. Le Vatican a choisi ce moment pour envoyer son représentant alors que Washington dépêchait simultanément le directeur de la CIA à Moscou, ce qui suggère une volonté de coordination ou de signal diplomatique. Aucune avancée concrète sur des pourparlers de paix n’a été annoncée à l’issue de ces rencontres.
Avant son voyage à Moscou, Mgr Gallagher s’était rendu à Kiev le 20 juillet 2026, où il avait été reçu par le président ukrainien Volodymyr Zelensky et son ministre des Affaires étrangères. Cette visite s’inscrit dans une stratégie du Saint-Siège visant à maintenir un dialogue avec les deux belligérants du conflit en Ukraine. Elle suit de près la mission du cardinal Matteo Zuppi, envoyé spécial du Vatican pour la guerre en Ukraine depuis 2023, qui avait rencontré Zelensky quelques jours plus tôt. Le cardinal Zuppi, proche de la communauté Sant’Egidio et connu pour son rôle dans la médiation au Mozambique en 1990, se concentre sur les aspects humanitaires du conflit, comme la visite d’un camp de prisonniers russes en Ukraine. Ces actions complètent la diplomatie traditionnelle du Vatican, axée sur des bons offices discrets, c’est-à-dire une médiation informelle plutôt qu’une négociation formelle. Le Vatican a déjà obtenu des résultats limités, comme le retour d’enfants ukrainiens déportés en Russie ou des échanges de prisonniers.
L’envoi de Mgr Gallagher à Moscou s’inscrit dans la continuité de la nouvelle Ostpolitik du Saint-Siège, une stratégie diplomatique visant à entretenir des relations avec des États perçus comme hostiles ou difficiles, comme la Russie. Cette approche, inspirée de la politique allemande des années 1970 envers les pays du bloc de l’Est, cherche à éviter l’isolement et à promouvoir la paix par le dialogue, même en l’absence de résultats immédiats. Le Vatican a proposé à plusieurs reprises d’accueillir des négociations entre la Russie et l’Ukraine, notamment après l’élection du pape Léon XIV en mai 2025. Cependant, Moscou a peu réagi à ces offres, limitant les marges de manœuvre du Saint-Siège. Par ailleurs, le Vatican et la Russie partagent une préoccupation commune : la défense des chrétiens persécutés dans le monde, un thème abordé lors des discussions entre Mgr Gallagher et Sergueï Lavrov.
La communauté catholique en Russie est très minoritaire, représentant moins de 0,3 % de la population, soit environ 400 000 fidèles. Elle est organisée en quatre diocèses de rite latin (Moscou, Saratov, Novossibirsk et Irkoutsk), une préfecture apostolique et un ordinariat pour les gréco-catholiques de rite byzantin. Depuis le début de la guerre en Ukraine en février 2022, cette communauté fait face à des restrictions accrues : les organisations caritatives doivent se montrer discrètes pour éviter d’être accusées de déstabilisation, et les paroisses doivent être enregistrées auprès des autorités. Depuis le 2 mai 2026, le diocèse de Moscou est vacant, après la démission pour raisons de santé de Mgr Paolo Pezzi, archevêque en poste depuis 2007. Ce dernier, spécialiste du catholicisme sibérien, était proche du mouvement Communion et Libération, soutenu par le pape. La communauté catholique est majoritairement composée de fidèles d’origine polonaise, ukrainienne, allemande ou lituanienne, ce qui explique sa perception comme une religion étrangère en Russie.
Les relations entre l’Église catholique et le Patriarcat de Moscou, glaciales sous le pape Jean-Paul II, s’étaient réchauffées au début du pontificat de François, aboutissant à une rencontre historique entre le pape et le patriarche Kirill à Cuba en 2017. Cependant, depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, soutenue par Kirill, ces relations se sont à nouveau dégradées. Le Patriarcat de Moscou considère les gréco-catholiques ukrainiens, émancipés de sa tutelle, comme des renégats cherchant à se rapprocher du catholicisme, une accusation qualifiée d’uniate par les orthodoxes. Lors de son voyage, Mgr Gallagher a rencontré le métropolite Antoine de Volokolamsk, un responsable orthodoxe plus modéré que Kirill, mais a précisé que cette rencontre ne s’inscrivait pas dans le cadre du dialogue œcuménique, qui relève d’un autre service du Vatican. Le Saint-Siège tente ainsi de maintenir un lien minimal avec l’Église orthodoxe russe, malgré les tensions.
La visite de Mgr Gallagher pourrait aussi servir à préparer la nomination d’un nouvel archevêque pour Moscou, un poste vacant depuis mai 2026. Bien que les autorités russes n’interviennent officiellement pas dans ce processus, il est probable que le Vatican consulte discrètement le Kremlin pour valider le profil du futur archevêque. Cette pratique reflète la réalité d’un dialogue diplomatique où les apparences de neutralité masquent des échanges informels. Le diocèse de Moscou, vacant depuis le départ de Mgr Pezzi, est un poste stratégique, car il représente le cœur de la présence catholique en Russie. La nomination d’un archevêque issu de la Russie, comme Mgr Nikolaï Doubinine (premier évêque catholique russe depuis plus d’un siècle), pourrait être un signal d’ouverture, mais elle s’inscrit dans un contexte où les catholiques locaux restent perçus comme une minorité étrangère.

