L’Europe doit retrouver l’Afrique
Selon le nouveau directeur du Collège de Bruges, un nouveau partenariat est devenu nécessaire L’article L’Europe doit retrouver l’Afrique est apparu en premier sur Le Grand Continent..
L’Afrique joue un rôle clé dans l’avenir du XXIe siècle, mais ses dynamiques sont souvent mal comprises en Europe. Au cours des dernières décennies, le continent a connu une grande vague de démocratisation, avec 42 des 48 pays d’Afrique subsaharienne mettant en place des réformes démocratiques entre 1989 et 1994. Cette transition a été motivée par une frustration majeure des populations africaines, dont la qualité de vie ne s’était pas améliorée depuis les indépendances. Malgré une croissance économique moyenne de 5 % par an entre 1995 et 2015, cette performance reste insuffisante en raison d’une croissance démographique de plus de 2 % par an, ce qui limite la hausse du revenu par habitant. De plus, les inégalités en Afrique sont parmi les plus fortes au monde et n’ont pas diminué depuis 30 ans, freinant le développement du continent.
L’Afrique et l’Europe présentent des réalités démographiques opposées. En 1950, l’Europe comptait deux fois plus d’habitants que l’Afrique. Aujourd’hui, l’Afrique compte environ deux fois plus d’habitants que l’Europe (1,4 milliard contre 700 millions). D’ici 2050, la population africaine devrait atteindre 2,5 milliards, soit plus du triple de celle de l’Europe (700 millions). L’âge médian en Afrique est de 19,5 ans, contre 45 ans en Europe. Environ 60 % des Africains ont moins de 25 ans, un pourcentage qui atteint 70 % dans la région du Sahel. Cette jeunesse massive contraste avec le vieillissement de la population européenne, où près d’un Européen sur trois aura plus de 65 ans d’ici 2050. Ces différences créent des défis et des opportunités distincts pour les deux continents.
Les relations entre l’Europe et l’Afrique sont historiquement marquées par des accords comme les conventions de Yaoundé, Lomé et Cotonou, centrés sur l’aide au développement et la coopération économique. Cependant, ces relations ont souvent été technocratiques et limitées à des projets de développement, sans dimension politique significative. La France et le Royaume-Uni ont joué un rôle central dans ces accords, tandis que les institutions européennes comme la Commission se sont concentrées sur des aspects techniques. Après l’élargissement de l’Union européenne en 2004, notamment avec l’adhésion de pays d’Europe centrale et orientale, le centre de gravité de l’Europe s’est déplacé vers l’est, réduisant l’attention portée à l’Afrique.
Depuis les années 1990, l’Europe a été distraite par d’autres priorités, comme la réunification du continent, la crise financière, l’annexion de la Crimée par la Russie, la pandémie de Covid-19 et l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Ces crises ont relégué l’Afrique au second plan dans les priorités européennes. Les élites africaines, souvent formées en Europe, ont maintenu un lien culturel, mais les dynamiques internes du continent africain ont été peu prises en compte. Les institutions européennes ont continué à gérer les relations avec l’Afrique de manière technocratique, convaincues que les projets de développement suffiraient à résoudre les problèmes.
Le sujet des migrations entre l’Afrique et l’Europe est souvent politisé et mal compris. Contrairement aux idées reçues, la majorité des migrations africaines se font au sein du continent (plus de 2 fois plus qu’envers l’Europe). Environ 3 % des Africains vivent hors de leur pays de naissance, contre plus de 10 % des Européens. Sur l’ensemble des migrants dans le monde, seuls 14 % sont africains, contre 40 % d’Asiatiques et 30 % d’Européens. L’Europe, confrontée à un vieillissement de sa population, a besoin d’immigration pour soutenir sa dynamique économique. Construire des murs pour empêcher les flux migratoires est une solution illusoire sans une croissance économique forte en Afrique.
L’Afrique est le continent le plus vulnérable au réchauffement climatique, bien qu’il ne contribue qu’à 3 % des émissions mondiales de carbone. Les changements climatiques y sont particulièrement rapides et affectent gravement l’agriculture, un secteur clé pour de nombreux pays africains. Cette injustice climatique s’ajoute à d’autres défis structurels, comme les inégalités économiques et la croissance démographique. Sans une réponse adaptée, ces facteurs pourraient aggraver les tensions sociales et politiques sur le continent, avec des répercussions potentielles sur les relations avec l’Europe.
Pour renouer avec l’Afrique, l’Europe doit rompre avec une approche purement technocratique et développer une dimension politique dans ses relations avec le continent. Cela implique de mieux comprendre les dynamiques internes africaines, notamment les attentes des populations en matière de gouvernance et de progrès économique. L’Europe doit également s’engager davantage sur les enjeux climatiques, en reconnaissant sa responsabilité historique dans les émissions de carbone et en soutenant des solutions adaptées à l’Afrique. Enfin, une coopération renforcée sur les migrations, basée sur des données réalistes, est essentielle pour éviter les politiques démagogiques et construire des relations mutuellement bénéfiques.

