L’affaire Thélyson Orélien, un séisme pour le monde de l’édition?
Le monde littéraire est ébranlé par la suspicion sur les auteurs, les éditeurs, mais aussi les critiques..
Thélyson Orélien, auteur haïtien, était considéré comme la révélation de la rentrée littéraire française 2026 avec son roman C’était ça ou mourir. Cependant, le logiciel Pangram, spécialisé dans la détection de texte généré par intelligence artificielle (IA), a semé le doute sur l’authenticité humaine de son œuvre. Cette suspicion a provoqué une crise sans précédent dans le milieu littéraire parisien, où la confiance dans les auteurs et les critiques est ébranlée. L’affaire s’est amplifiée avec des allégations de plagiat remontant à plusieurs années, laissant l’auteur et son éditeur, Grasset, sans réponse publique claire. La polémique soulève une question centrale : comment distinguer un texte humain d’un texte généré ou assisté par IA ?
La polémique a divisé le monde littéraire. Virginie Despentes, autrice renommée, a défendu Orélien en critiquant une accusation qu’elle juge raciste, liée à son origine haïtienne. À l’inverse, Raphaël Doan, essayiste et cofondateur du laboratoire Vestigia (spécialisé dans l’Histoire assistée par IA), a estimé que des passages du roman ressemblaient à des formulations typiques de ChatGPT, un modèle d’IA générative. Les outils de détection d’IA, comme Pangram, analysent des patterns linguistiques pour identifier une écriture artificielle, mais leur fiabilité est contestée. L’absence de transparence de l’auteur et de l’éditeur a nourri la méfiance, tandis que des écrivains comme Sophie Jomain ont testé leurs propres textes, obtenant des résultats surprenants (94 % de détection d’IA pour un livre de 2009).
François Saltiel, producteur à France Culture et spécialiste des enjeux numériques, distingue deux usages de l’IA dans l’écriture : la génération totale de texte et l’assistance (recherche d’informations, amélioration de style). Il critique les IA qu’il qualifie de « braqueurs de données », car elles s’entraînent sur des œuvres existantes sans respecter les droits des auteurs. Saltiel souligne la difficulté à prouver l’usage réel de l’IA dans un texte, surtout depuis 2022, date à laquelle les outils génératifs sont devenus accessibles. Il interroge aussi la notion d’autorité : si une IA peut générer un texte, peut-on encore parler d’un « auteur » au sens traditionnel ? Pour lui, cette affaire illustre la « règle des trois L » : on lèche (encense), on lâche (abandonne), on lynche (condamne) un auteur sous les projecteurs médiatiques.
Alexandre Gefen, directeur de recherche au CNRS et auteur, explique que le monde de l’édition est désarmé face à cette crise. Aucun outil ne peut prouver avec certitude qu’un texte est 100 % humain, car les détecteurs d’IA génèrent des faux positifs et sont facilement trompés. Gefen rappelle que l’écriture a toujours été un processus collaboratif (éditeurs, correcteurs, etc.), et que le mythe de l’auteur solitaire est déjà ébranlé. Sophie Jomain, autrice à succès, rejette l’idée de se filmer pour prouver son travail, soulignant que la relation éditeur-auteur repose sur la confiance. Elle compare l’écriture à un artisanat (tricoter), où le geste et l’effort comptent autant que le résultat. Pour elle, l’IA enlève cette dimension humaine essentielle.
Face à la crise, certaines maisons d’édition, comme les Éditions de l’Observatoire, envisagent d’intégrer des clauses dans les contrats interdisant l’usage de l’IA pour la création. Cependant, Saltiel et Gefen doutent de l’efficacité de telles mesures, car elles sont contournables. Saltiel cite l’exemple de Roselyne Bachelot, ancienne ministre de la Culture, qui a déclaré avoir été émue par le roman d’Orélien, indépendamment de la polémique. Pour Gefen, la désacralisation progressive de l’écriture est inévitable, car l’IA s’intègre déjà dans les processus professionnels. Un label « écrit sans IA » pourrait exister, mais il deviendrait obsolète avec l’évolution des pratiques. L’enjeu n’est plus de prouver l’absence d’IA, mais de redéfinir ce qui fait la valeur d’un texte.
L’affaire Orélien met en lumière une tension fondamentale : la littérature est-elle menacée par l’IA ou simplement transformée ? Sophie Jomain craint que l’IA ne produise que des textes *« creux »*, dépourvus de spontanéité et d’émotion. Elle insiste sur l’importance de l’imperfection et de l’authenticité, deux éléments que l’IA ne peut reproduire. Gefen, lui, estime que l’IA ne détruira pas l’édition traditionnelle, mais en modifiera les codes. La confiance entre auteur, lecteur et éditeur sera redéfinie, et la notion de *« tripes et sueur »* (effort humain) pourrait devenir un argument marketing. L’enjeu n’est plus de savoir si l’IA a été utilisée, mais ce que le texte nous fait ressentir.

