Élodie Potente, journaliste et essayiste : «Les ruralités peuvent être un refuge pour beaucoup de gens queer»
Alors que la marche des fiertés LGBTQIA+ se déroule à Paris ce samedi, la journaliste Élodie Potente rappelle dans son livre «Fierté des champs» que ces «pride» existent aussi à la campagne. Paru vendredi, son ouvrage met en lumière les personnes queer et campagnardes, doublement marginalisées..
Élodie Potente est une journaliste indépendante et essayiste lesbienne installée dans les Pyrénées-Orientales. Elle a publié le livre Fiertés des champs. Habiter, résister et aimer loin des métropoles le 2 octobre 2026. Son ouvrage explore la vie des personnes queer en milieu rural, loin des grandes villes. Elle y aborde les défis spécifiques rencontrés par ces communautés, comme la double marginalisation liée à leur orientation sexuelle ou identité de genre et leur lieu de vie. Son travail met en lumière des récits souvent invisibilisés et souligne l'importance des espaces de résistance et de visibilité pour les personnes queer en ruralité.
Selon Élodie Potente, les personnes queer vivant en milieu rural subissent une double marginalisation : elles sont à la fois exclues des normes sociales dominantes (hétérosexualité, urbanité) et invisibilisées par les médias et la culture dominante. Le terme queer désigne ici les personnes dont l'orientation sexuelle ou l'identité de genre ne correspond pas aux normes hétérosexuelles et cisgenres. La ruralité est souvent perçue comme un espace où ces communautés n'existent pas, alors qu'elles y ont toujours été présentes. Cette invisibilisation force les individus à chercher eux-mêmes des représentations et des modèles pour s'accepter et s'identifier.
Élodie Potente explique que les mots comme plouc, pédé ou gouine sont souvent utilisés comme des insultes pour désigner les personnes queer ou issues de la ruralité. Cependant, ces termes ont été réappropriés par les communautés concernées pour en faire des symboles de fierté. Par exemple, le mot queer, qui signifiait autrefois étrange ou hors norme, a été réinvesti positivement par les personnes LGBTQIA+ pour englober leurs orientations sexuelles et identités de genre. Cette réappropriation permet de transformer des stigmates en sources de résistance et de solidarité.
Les marches des fiertés (pride) organisées en milieu rural jouent un rôle politique et militant essentiel pour les communautés queer. Elles offrent un espace de visibilité, de soutien et de militantisme, souvent plus intense que dans les grandes villes. Ces événements permettent aux participant·es de se sentir entouré·es d'allié·es et de personnes partageant les mêmes réalités. Ils renforcent la lutte contre les discriminations et offrent un réconfort aux personnes queer qui n'ont pas accès à d'autres espaces pour exister pleinement. Par exemple, le festival Queers des champs à Bram (Aude) s'est tenu les 26 et 27 septembre 2026.
Élodie Potente souligne que la nature et les espaces ruraux offrent une forme de liberté aux personnes queer, en leur permettant de se libérer des rôles sociaux imposés par la société. Par exemple, la poétesse Léa Rivière a écrit que je ne suis pas trans dans la forêt car personne ne pose son regard sur moi. Les ruralités peuvent ainsi servir de refuge pour beaucoup de personnes queer, en offrant des espaces où elles peuvent être elles-mêmes, loin des regards et des normes urbaines. Ces territoires deviennent des lieux de résistance et d'affirmation de soi.
Les personnes queer en milieu rural font face à des difficultés spécifiques liées à leur lieu de vie. Par exemple, la mobilité est un enjeu majeur : les transports en commun sont rares, et les pistes cyclables quasi inexistantes, rendant les déplacements dépendants de la voiture. Les services publics, comme les soins médicaux, sont également moins accessibles. Élodie Potente cite l'exemple d'Elsa, une personne trans qui a parcouru plus de 10 000 kilomètres entre son village aveyronnais et Toulouse pour son suivi médical depuis le début de sa transition. Ces obstacles renforcent les inégalités et rendent la vie quotidienne plus difficile pour ces communautés.
Élodie Potente rappelle que les ruralités ne forment pas un bloc homogène et qu'il existe plusieurs réalités en milieu rural. Par exemple, elle a vécu six ans dans la vallée de la Drôme, connue pour sa vie associative, et réside actuellement dans le Comminges (Haute-Garonne), un territoire montagnard et précaire. Dans les deux cas, les habitant·es subissent un mépris de la part des discours majoritaires, qui ne reflètent pas leurs réalités. Malgré cela, ces territoires restent des lieux de résilience où les gens inventent des solutions pour vivre et travailler, souvent en l'absence de services publics.
La culture rurale queer se caractérise par l'utilisation d'un langage commun pour tisser des liens et être accepté·e. Par exemple, Gabriel, une personne citée dans le livre, se présente d'abord comme rural avant d'aborder sa transidentité, ce qui permet de créer un socle de confiance. Des initiatives comme celles de Laurie, une artiste qui utilise l'occitan pour exprimer son identité queer, montrent comment les cultures locales et les luttes queer peuvent se mêler. Ces exemples illustrent la richesse des ruralités et la nécessité de ne pas laisser des partis politiques comme le Rassemblement national s'approprier ces cultures.
Élodie Potente souligne l'importance de son livre dans le contexte de la campagne présidentielle, alors que le vote pour le Rassemblement national (RN) dans les ruralités est une réalité. Elle critique le fait que les autres partis politiques ne s'intéressent pas suffisamment aux réalités des habitant·es des campagnes. Par exemple, elle explique qu'il est nécessaire de comprendre les difficultés des agriculteurs ou des femmes enceintes qui doivent parcourir de longues distances pour des soins. Son livre vise à donner une voix à ces populations et à montrer leur ingéniosité face aux défis, tout en appelant à la reconstruction des services publics et du lien social.

