«C'est devenu la petite du village»: à Suèvres, sur les traces de l'inconnue de l'A10
Un après-midi d'août 1987, le corps d'une enfant de 4 ans est retrouvé sur le bord de l'autoroute A10, dans le Loir-et-Cher. Pendant plus de trois décennies, son identité restera un mystère.
En 1987, le corps d'une petite fille inconnue est retrouvé le 11 août près de l'autoroute A10, entre Orléans et Tours, dans le Loir-et-Cher. Son corps, mutilé et enterré sommairement, est découvert enveloppé dans une couverture au kilomètre 135 de l'autoroute. L'enfant, dont l'identité reste inconnue pendant 31 ans, est surnommée la petite martyre de l'A10 par les médias. L'affaire, qui s'enlise rapidement, devient un mystère national : 120 000 affiches sont diffusées, 66 000 écoles visitées et 4 000 personnes interrogées sans résultat. Le village de Suèvres, où le corps est enterré au cimetière, se retrouve malgré lui au cœur de cette énigme judiciaire.
En 2016, après près de 30 ans d'enquête, une avancée majeure est réalisée grâce au fichier national automatisé des empreintes génétiques (Fnaeg). L'ADN de l'enfant est comparé à celui d'un homme condamné pour une bagarre à Villers-Cotterêts (Aisne), situé à 250 km de Suèvres. La correspondance génétique permet d'identifier le frère de la fillette, né après sa mort. Les recherches confirment alors que l'enfant s'appelle Inass Touloub, née le 3 juillet 1983. Cette découverte relance l'intérêt médiatique et suscite des questions sur le devenir de sa dépouille, conservée dans le cimetière de Suèvres depuis 1987.
Inass Touloub est la troisième fille d'Ahmed Touloub et Halima El Bakhti, un couple originaire du Maroc installé en France, à Puteaux (Hauts-de-Seine). Le soir du 10 août 1987, le père découvre Inass inanimée à leur domicile. Le couple, qui devait partir en vacances cette nuit-là, enveloppe le corps de la fillette dans une couverture et le dépose de l'autre côté de la glissière de sécurité de l'autoroute A10, près de Suèvres. Les enquêteurs établissent que la fillette était victime de violences répétées au sein de sa famille. Son corps est retrouvé le lendemain, le 11 août 1987.
Le village de Suèvres, peuplé d'environ 1 600 habitants, s'approprie progressivement la mémoire d'Inass Touloub. La petite tombe fleurie et entretenue devient un lieu de recueillement pour les habitants, qui la considèrent comme la petite du village. Des galets blancs, des bougies et des fleurs sont régulièrement déposés par les passants ou les anciens du village. Le garde champêtre de l'époque, Bernard Boisset, et son épouse Geneviève veillent particulièrement sur la sépulture. Pour les habitants, Inass, sans racines familiales locales, a été adoptée par la communauté, malgré son origine parisienne et son histoire tragique.
L'affaire prend une dimension nationale en 1993, lorsque Mathilde Denis, une habitante de Suèvres, témoigne dans l'émission Témoin numéro 1 de Jacques Pradel sur TF1. Ce passage télévisé, suivi par plus de 9 millions de téléspectateurs, relance l'enquête et génère un afflux massif d'appels téléphoniques vers la famille Denis. La SRPJ d'Orléans place même leur ligne fixe sur écoute. En 2024, une série documentaire intitulée Inass, la petite martyre de l'A10 est diffusée sur Canal+, avec le tournage réalisé dans le village et le salon des Denis transformé en plateau de tournage.
En 2025, le maire de Suèvres, Frédéric Dejente, décide de se constituer partie civile pour l'affaire et fait passer la tombe d'Inass dans le domaine privé de la commune. Le procès des parents d'Inass Touloub, Ahmed et Halima Touloub, s'ouvre le 9 novembre 2026 devant la cour d'assises du Loir-et-Cher à Blois. Ce procès, qui dure jusqu'au 27 novembre 2026, intervient huit ans après leur arrestation. Les cinq frères et sœurs de la fillette se sont rangés du côté de leurs parents, laissant Inass sans soutien familial. Les habitants de Suèvres attendent ce procès pour comprendre ce qui dépasse l'entendement, selon les mots d'Annick Denis, une voisine de la famille.
Plusieurs institutions ont joué un rôle clé dans cette affaire. La **SRPJ d'Orléans** (Service Régional de Police Judiciaire) a mené l'enquête initiale et placé les Denis sur écoute après l'émission de 1993. Le **Fnaeg** (fichier national automatisé des empreintes génétiques), créé à la fin des années 1990, a permis l'identification d'Inass en 2016. Les maires successifs de Suèvres, comme Raphaël Pilleboue (maire entre 2008 et 2014) et Frédéric Dejente, ont maintenu l'attention sur cette affaire pendant des décennies. Enfin, la justice a autorisé une exhumation en 1993 et a veillé à la préservation des preuves, malgré les délais de prescription.

