Pour comprendre l’offensive industrielle du Parti il faut se rendre au Sichuan
De Chengdu aux héritages du « Troisième front », portrait à grande échelle d’un épicentre impérial L’article Pour comprendre l’offensive industrielle du Parti il faut se rendre au Sichuan est apparu en premier sur Le Grand Continent..
Le Sichuan est une province chinoise située dans l’ouest du pays, souvent opposée aux métropoles côtières comme Pékin ou Shanghai. Elle est connue pour son climat humide (250 à 300 jours couverts par an), ses plats très épicés et son rôle historique dans l’économie chinoise. Cinquième économie provinciale, elle est la première de la Chine « occidentale ». Son endettement est parmi les plus élevés du pays, mais cela ne l’empêche pas d’être un acteur économique dynamique. La province abrite Chengdu, une ville où se mêlent traditions locales (comme le mahjong ou la fondue huoguo) et activités économiques informelles, parfois à la limite de la légalité. Ces caractéristiques en font un lieu propice à des activités comme le cyberespionnage ou l’innovation technologique, malgré une concurrence avec d’autres provinces comme le Hubei.
Le Sichuan a une longue histoire militaire, renforcée par le programme du Troisième front lancé par Mao Zedong dans les années 1960. Ce programme visait à délocaliser les industries militaires vers des zones reculées pour les protéger d’une éventuelle attaque. Le Sichuan, isolé par son relief montagneux, abritait des bases aériennes, spatiales et de lancement de satellites. Ces infrastructures ont permis à la province de développer une expertise dans l’aérospatial et le cyber, notamment grâce à la présence d’universités locales et d’entreprises liées à l’armée. En 2015, Xi Jinping a relancé cette stratégie, redonnant un rôle clé au Sichuan dans la défense chinoise. Aujourd’hui, la province reste un centre névralgique pour les activités spatiales et militaires, avec des événements comme la Journée nationale de l’espace en 2026.
Le Sichuan est devenu un hub majeur pour le cyberespionnage chinois. En 2024, une fuite de données a révélé les activités de l’entreprise i-Soon (安洵信息技术有限公司), basée à Chengdu. Selon les documents, cette société aurait mené des cyberattaques pour le compte du gouvernement chinois ou de ministères comme le ministère de la Sécurité d’État (équivalent chinois de la DGSE française). Les cibles incluaient des ministères, des opérateurs télécoms et des universités étrangères, dont Sciences Po en France. Les pays les plus touchés étaient des voisins de la Chine. Cette affaire illustre l’expansion de l’industrie cyber chinoise, avec une croissance annuelle de plus de 20 % à Chengdu depuis 2018. L’entreprise i-Soon est liée à un groupe de pirates informatiques appelé APT41 (Advanced Persistent Threat 41), recherché par le FBI pour des opérations d’espionnage à l’échelle mondiale.
L’écosystème cyber du Sichuan se structure autour de trois types d’acteurs : les leaders nationaux (comme Huawei ou Qi An Xin), les entreprises nationales avec des entités provinciales, et les entreprises locales comme i-Soon. Ces dernières sont souvent en concurrence avec d’autres provinces, notamment le Hubei, pour remporter des contrats d’État. Le secteur est marqué par une forte imbrication entre acteurs privés et institutions militaires ou étatiques. Par exemple, le ministère de la Sécurité d’État et le ministère de la Sécurité publique (équivalent de la police) commanditent des opérations cyber à ces entreprises, bien que les preuves directes de ces liens restent rares. Cette organisation reflète une redistribution des rôles au sein de l’État chinois, où l’armée délègue de plus en plus ces missions à des acteurs privés.
Chengdu vise à devenir la capitale chinoise de la cybersécurité, en contribuant au projet de Xi Jinping de faire de la Chine une **« Puissance cyber de premier plan »**. La ville mise sur son vivier d’ingénieurs, ses liens avec l’armée et son expérience des zones grises pour se positionner comme un leader. Cependant, cette ambition s’accompagne de défis, comme la concurrence avec d’autres provinces ou la nécessité de contourner les règles pour remporter des contrats. L’épisode *i-Soon* montre que Chengdu est prête à prendre des risques pour maintenir son avance, malgré les scandales et les sanctions internationales. Cette stratégie s’inscrit dans une logique plus large de fusion civilo-militaire, où les entreprises privées jouent un rôle central dans les activités de défense.

