"L'idée, c'est de redécouvrir notre matrimoine musical" : le festival Rosa Bonheur lutte contre l'oubli des créatrices
En 2017, une mère et ses filles ont repris le Château de Rosa Bonheur, artiste de génie du 19e siècle. Depuis, elles s’attachent à faire vivre la mémoire de l'artiste.
Le festival Rosa Bonheur, créé en 2020, est un événement entièrement consacré à la création musicale féminine et au matrimoine musical. Ce terme désigne l’ensemble des œuvres, savoirs et héritages culturels créés par des femmes, souvent négligés dans l’histoire de l’art. Le festival se déroule au Château de Rosa Bonheur, un domaine historique du 15e siècle situé en France, transformé en lieu culturel par une mère et ses filles en 2017. L’objectif principal est de lutter contre l’oubli des compositrices et musiciennes du passé, dont les œuvres n’ont pas été transmises ou enregistrées, contrairement à celles des hommes. Le festival propose des concerts, des interprétations de partitions oubliées et des performances d’artistes contemporaines, afin de redonner une visibilité à ces créatrices.
Rosa Bonheur (1822-1899) était une artiste peintre et sculptrice française, célèbre pour ses représentations d’animaux. Elle a vécu et travaillé dans le château qui porte aujourd’hui son nom. Ce lieu, situé près de Paris, était un espace de création et de sociabilité où se réunissaient des musiciens, des chanteurs et des compositeurs. Rosa Bonheur y organisait des bœufs, c’est-à-dire des répétitions ou des improvisations musicales informelles, souvent accompagnées de partitions et de chanteurs invités. Son atelier, équipé d’un piano Erard de concert, témoigne de son attachement à la musique. Malgré son succès de son vivant, son héritage artistique a été éclipsé après sa mort, tout comme celui de nombreuses autres femmes créatrices.
Augusta Holmès (1847-1903) était une compositrice et chanteuse française contemporaine de Rosa Bonheur. Elle a connu un succès considérable à son époque, notamment avec une œuvre composée pour le centenaire de la Révolution française en 1889, interprétée par 22 000 spectateurs, 800 chanteurs et 300 instrumentistes. En 1895, son opéra La Montagne noire a été créé à l’Opéra de Paris, où elle bénéficiait même de produits dérivés à son effigie. Pourtant, son nom a disparu des livres d’histoire de la musique en une génération. Le festival Rosa Bonheur lui rend hommage en programmant des concerts de ses œuvres, comme ceux interprétés par le pianiste Yoan Héreau et la mezzo-soprano Marine Chagnon lors de l’édition 2026.
Le festival Rosa Bonheur s’inscrit dans une démarche de réhabilitation du matrimoine musical, un concept qui souligne l’invisibilisation historique des femmes dans les arts. Lou Brault, directrice artistique du festival et du château, explique que l’absence de reconnaissance des œuvres des compositrices du passé est souvent justifiée par une prétendue « médiocrité » de leur musique. Pourtant, ces œuvres n’ont jamais été écoutées, car elles n’ont pas été enregistrées ou diffusées. Le festival propose donc de les faire découvrir au public, en organisant des concerts et des interprétations de partitions rares. Cette initiative vise à corriger un déséquilibre historique et à offrir une nouvelle perspective sur l’histoire de la musique.
Le Château de Rosa Bonheur, avec son atelier et son jardin, est devenu un lieu de résidence et d’inspiration pour les artistes contemporains. Des musiciennes comme la contrebassiste et chanteuse de jazz Sélène Saint-Aimé y ont composé des morceaux en hommage à Rosa Bonheur, comme *Paene Umbra - Chez Rosa B*. L’atelier de l’artiste, avec son piano Erard de concert, reste un symbole de cette histoire musicale partagée. Aujourd’hui, le festival attire des interprètes et des compositeurs qui s’emparent de ce patrimoine pour créer de nouvelles œuvres, tout en rendant hommage à celles qui les ont précédés. Ce lieu incarne ainsi la transmission d’un héritage culturel longtemps ignoré.

