À Rivière-Ouelle, un marais côtier retrouve de l’espace pour respirer
Un chantier majeur de restauration écologique vient d’être achevé..
Depuis des décennies, les rives de la rivière Ouelle, située dans le village du même nom au Bas-Saint-Laurent, subissent une érosion accélérée. Ce phénomène est principalement causé par de grosses tempêtes provenant de l’estuaire du Saint-Laurent, qui frappent régulièrement l’embouchure de la rivière. Le marais côtier, un écosystème naturel situé entre la terre cultivée et la mer, est particulièrement vulnérable. L’érosion grignote progressivement cet espace, réduisant sa capacité à jouer son rôle écologique. Par exemple, le marais perd de l’espace pour respirer, ce qui menace la survie des espèces qui y vivent, comme les poissons et les oiseaux. Ce problème n’est pas isolé : il reflète une tendance plus large affectant de nombreux littoraux, où la montée des eaux et les tempêtes aggravent l’érosion côtière.
Pour contrer l’érosion et restaurer le marais côtier de Rivière-Ouelle, le Comité ZIP du Sud-de-l’Estuaire a lancé un projet ambitieux de restauration écologique. Ce projet, mené par la biologiste Éléonore Dansereau-Macias, vise à transformer un talus abrupt de 90 degrés en une pente douce de 10 %, s’étendant sur une bande riveraine de 500 mètres. Cette modification permet d’atténuer la force des vagues lors des tempêtes et des grandes marées, limitant ainsi l’érosion. Le projet, qui a nécessité l’excavation de plusieurs centaines de tonnes de sédiments, est remarquable par son ampleur et pourrait être unique au Canada. Il s’agit d’une expérimentation, car son efficacité ne sera confirmée qu’après plusieurs années, notamment face aux tempêtes automnales qui pourraient recréer le talus d’érosion.
Le succès du projet dépend en grande partie de la replantation de végétaux adaptés au milieu côtier. Environ 15 000 plants d’herbacées, cultivés en serre par Projet Littoral, une entreprise spécialisée dans la restauration des berges, ont été plantés sur le site. Ces végétaux sont choisis pour leur capacité à résister aux conditions salines et aux variations de niveau d’eau. Ils sont disposés selon un étagement typique des marais côtiers, où les espèces varient en fonction de leur hauteur par rapport au niveau de l’eau. Par exemple, la spartine alterniflore et le plantain maritime poussent sous la limite des marées moyennes, tandis que la spartine pectinée et le calamagrostide du Canada prospèrent plus haut. Des arbres et arbustes, comme le myrique baumier ou le saule, sont également plantés sur des buttes de terre aménagées en haut de la zone restaurée.
Le projet de restauration à Rivière-Ouelle a été rendu possible grâce à un financement de 2,5 millions de dollars accordé par le Fonds de restauration des écosystèmes aquatiques de Pêches et Océans Canada. Ce fonds soutient des initiatives visant à restaurer ou protéger les milieux humides et aquatiques au Canada. Cependant, la mise en œuvre du projet a été retardée en raison des délais administratifs liés aux autorisations environnementales au niveau provincial. Malgré ces obstacles, le projet a pu avancer, notamment grâce à la collaboration de Pierre Lizotte, un éleveur laitier et pêcheur d’anguille, propriétaire du terrain. Ce dernier a accepté de sacrifier une partie de ses terres cultivables pour donner plus d’espace au marais, soulignant l’importance de préserver l’environnement pour les générations futures.
Pour évaluer l’efficacité du projet, un suivi scientifique est mis en place sous la direction de Jacob Stolle, professeur en hydrodynamique fluviale et côtière à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS). Ce suivi inclut la mesure de la santé des plantes, l’analyse de leur biomasse, l’examen de leurs racines et la surveillance de l’évolution du profil topographique du site. Les données recueillies pourraient servir de référence pour d’autres projets de restauration ou de compensation de milieux humides au Québec. Stolle souligne que la science de la restauration est encore jeune et que les projets locaux sont essentiels, car les conditions du Saint-Laurent, notamment la présence de glace en hiver, diffèrent de celles d’autres régions du monde où des projets similaires ont été réalisés.
Ce projet illustre les défis et les opportunités liés à la restauration des écosystèmes côtiers au Québec. D’une part, il montre l’importance de la collaboration entre les acteurs locaux, comme le Comité ZIP et les propriétaires terriens, ainsi que le rôle clé des financements publics. D’autre part, il met en lumière les obstacles réglementaires et les incertitudes scientifiques inhérentes à ce type d’initiative. À terme, si le projet réussit, il pourrait servir de modèle pour d’autres restaurations de marais côtiers au Canada, contribuant ainsi à la préservation de la biodiversité et à la résilience des littoraux face aux changements climatiques. Cependant, il faudra attendre plusieurs années pour confirmer son succès, notamment face aux tempêtes et aux variations saisonnières.

