Point de héros pour son valet
La magnanimité dans la victoire n’était pas au menu de Justin Trudeau: «les perdants perdent»..
Justin Trudeau, premier ministre du Canada pendant neuf ans, a connu une évolution contrastée dans l’opinion publique. Au début de son mandat, il était perçu comme une figure charismatique et populaire, surnommé la coqueluche du pays. Cependant, à la fin de son règne, il est devenu l’homme le plus détesté selon certains observateurs. Cette transformation s’explique par des comportements perçus comme arrogants ou peu magnanimes, notamment dans la gestion des relations avec ses collaborateurs ou ses adversaires politiques. Par exemple, il a insisté pour que Patrick Brazeau, un sénateur métis, se fasse couper les cheveux dans le hall du parlement après l’avoir battu lors d’un combat de boxe, affirmant que cela prouvait la honte du perdant. Cette citation résume sa vision : « les perdants perdent », une phrase qui illustre son manque d’empathie envers ceux qu’il considère comme vaincus.
Chrystia Freeland, vice-première ministre et ancienne ministre sous Trudeau, décrit dans son livre Unreliable Boyfriend (Simon & Schuster) une personnalité complexe chez le premier ministre. D’un côté, Trudeau possédait un charisme exceptionnel, capable de séduire une foule ou de créer un lien instantané avec des inconnus, donnant l’impression à chacun d’être la personne la plus importante au monde. Ce talent pour l’intimité superficielle contrastait avec une distance marquée envers ses pairs ou collaborateurs directs. Les réunions avec ses ministres étaient rares et toujours médiatisées par son personnel. Freeland souligne que Trudeau préparait méticuleusement ses interventions publiques, répétant ses phrases jusqu’à les maîtriser parfaitement, une technique qu’il expliquait ainsi à ses députés : « Il faut répéter et répéter jusqu’à ce que vous ayez un goût de vomi dans la bouche. »
Deux négociations internationales marquantes illustrent le rôle de Trudeau dans la politique étrangère canadienne. La première concerne le renouvellement de l’ALENA (Accord de libre-échange nord-américain) sous l’administration de Donald Trump. Contrairement à une approche conciliante, Trudeau a adopté une posture ferme, refusant de céder aux pressions de Trump. Freeland, alors ministre des Affaires étrangères, a bénéficié d’un rapport de force renforcé par cette fermeté, lui permettant d’obtenir un accord satisfaisant pour le Canada. Cependant, Trump a finalement rejeté cet accord lors de son second mandat. La seconde négociation porte sur l’Accord de partenariat transpacifique (CPTPP), où Trudeau a bloqué un sommet de chefs d’État en refusant une version de l’accord jugée trop défavorable au Canada, forçant les autres parties à revoir leurs propositions.
Freeland compare Donald Trump à un politicien ordinaire pour expliquer son succès malgré ses défauts. Contrairement à d’autres, Trump n’a jamais prétendu être vertueux, assumant ouvertement ses travers : méchanceté, arrogance, incohérence. Cette authenticité cynique le rend moins vulnérable aux accusations d’hypocrisie. Par exemple, lorsqu’il a reçu Freeland et Katie Telford, cheffe de cabinet de Trudeau, il a lancé : « Ah, vous parlez anglais, excellent ! », une remarque révélatrice de son mépris pour les subtilités diplomatiques. Freeland note que Trump peut être charmant en privé, mais ses actes ou déclarations publiques contredisent souvent cette façade. Cette dualité explique en partie son immunité face aux critiques traditionnelles.
La démission de Chrystia Freeland en novembre 2024 a précipité la chute de Justin Trudeau. Jean Chrétien, figure historique du Parti libéral, l’a convaincue que son soutien continu à Trudeau condamnait le parti à une défaite électorale face aux conservateurs de Pierre Poilievre. Chrétien lui aurait déclaré : « Tant que vous l’appuierez, il restera premier ministre. Et il perdra les prochaines élections. […] Ce sera en partie votre faute. » Freeland a démissionné un mois plus tard, privant Trudeau d’un soutien clé et ouvrant la voie à Mark Carney pour lui succéder. Cette décision illustre la fragilité des alliances politiques et le prix à payer pour ceux qui soutiennent un leader en déclin, même involontairement.
La citation *« Il n’y a point de héros pour son valet de chambre »*, attribuée à tort à Talleyrand, sert de fil conducteur à l’analyse de Freeland sur Trudeau. Cette phrase souligne l’ingratitude des grands hommes envers ceux qui les servent de près, comme un valet qui voit les défauts de son maître sans en percevoir les qualités. Freeland utilise cette image pour décrire la relation entre Trudeau et ses collaborateurs. Elle-même, en tant que vice-première ministre, a joué ce rôle de *valet* avant de devenir une figure critique, comparée à Brutus pour avoir trahi son maître. L’expression illustre aussi la vulnérabilité de ceux qui s’engagent aux côtés d’un leader, risquant d’être abandonnés ou discrédités si ce dernier perd en popularité ou en pouvoir.

