L’IA et la fin des collectifs
Vibe coding, tutorat par l’IA : l’intelligence artificielle détruit les dynamiques collectives, les pratiques de partage et le travail à plusieurs. En isolant les utilisateurs dans le face-à-face avec des agents conversationnels, l’IA cantonne les groupes à des espaces périphériques peu mobilisateurs.
Les modèles d’intelligence artificielle les plus avancés, comme Fable et Mythe, portent des noms qui évoquent des récits plutôt que des outils techniques. Ces appellations ne sont pas anodines : elles reflètent une vision où l’IA est présentée comme une entité capable de dépasser l’humanité, voire de la remplacer. Le terme anthropique (lié à l’entreprise Anthropic qui les développe) peut être interprété de trois manières : soit comme une référence à leur création par des humains, soit comme une antiphrase soulignant leur ambition de transcender l’humain, soit encore comme un jeu de mots avec entropie, évoquant une transformation imprévisible. Ces noms illustrent ainsi le récit central de l’article : l’IA n’est pas seulement une technologie, mais un mythe moderne qui façonne notre perception du monde.
Les algorithmes d’IA reproduisent souvent des biais racistes, sexistes ou sociaux, car leurs concepteurs sont majoritairement des hommes jeunes, blancs et issus de milieux aisés. Des chercheuses comme Safiya Umoja Noble, Kate Crawford ou Virginia Eubanks ont documenté ce phénomène, montrant que ces biais ne sont pas des erreurs accidentelles, mais le résultat de structures sociales inégalitaires intégrées dans les systèmes automatisés. Par exemple, des algorithmes de recrutement ou de notation de crédit ont défavorisé des groupes minoritaires en s’appuyant sur des données biaisées. Ces mécanismes, appelés automatisation des inégalités, transforment des préjugés humains en règles algorithmiques, renforçant ainsi les discriminations existantes.
Derrière les technologies d’IA se cache un travail humain souvent invisibilisé : celui des modérateurs et modératrices de contenu. Ces employés, souvent précaires et sous-payés, sont chargés de filtrer les contenus toxiques, violents ou haineux sur les plateformes. Leur travail, essentiel au fonctionnement des IA, s’inscrit dans un capitalisme tissé où l’exploitation des travailleurs est exacerbée par l’automatisation. Par exemple, des plateformes comme Facebook ou YouTube externalisent cette tâche dans des pays à bas coûts, où les conditions de travail rappellent celles des usines du numérique. Ce travail invisible est une condition de l’essor de l’IA, mais il reste largement ignoré dans les discours publics.
L’IA menace les dynamiques collectives en isolant les utilisateurs dans des interactions individuelles avec des agents conversationnels. Par exemple, des outils comme le vibe coding (programmation assistée par IA) ou le tutorat par IA remplacent les échanges entre pairs, les débats ou les apprentissages collaboratifs. Ces technologies favorisent une logique de face-à-face avec la machine plutôt qu’avec d’autres humains, réduisant ainsi les espaces de partage et de collaboration. Les groupes deviennent des espaces périphériques, peu mobilisateurs, ce qui fragilise le lien social. Or, cette fragilisation est un terreau fertile pour les régimes autoritaires, car elle affaiblit les contre-pouvoirs et les solidarités.
L’article souligne que les noms des modèles d’IA (*Fable*, *Mythe*) et les récits qui les accompagnent (comme celui d’une IA dépassant l’humanité) jouent un rôle clé dans leur adoption et leur perception. Ces récits ne sont pas neutres : ils orientent les attentes, légitiment les investissements et masquent les enjeux réels de ces technologies. Par exemple, le récit d’une IA *omnisciente* ou *neutre* occulte les biais, les inégalités et les rapports de force qui structurent leur développement. Ainsi, les récits deviennent des outils de pouvoir, façonnant notre rapport à la technologie et à la société.

