Après un été meurtrier, “pourquoi les Tunisiens ne se soulèvent-ils pas ?”
Graves pénuries d’eau et délestage en pleine canicule, arrestation de journalistes, jeunes décédés dans leur tentative d’exil et accusations complotistes : la Tunisie vient de vivre un été particulièrement pénible. La journaliste tunisienne Hanene Zbiss s’étonne, sur le site d’information libanais “Daraj”, que ce pays, qui avait allumé dès 2010 l’étincelle des Printemps arabes, peine désormais à se révolter..
L’été 2026 en Tunisie a été marqué par une crise sociale et environnementale sans précédent. Les températures ont frôlé les 50 degrés, entraînant des coupures d’électricité et d’eau quotidiennes, des pénuries de bouteilles d’eau minérale limitées à une par personne et par jour, ainsi que des files d’attente interminables devant les stations-service. Plus de 12 000 hectares de forêts ont été détruits par des feux répétés. Ces conditions extrêmes ont aggravé les difficultés économiques et sociales d’une population déjà en proie à des pénuries chroniques. À cela s’ajoute une tragédie humaine : le 23 août 2026, 14 migrants originaires de Ben Guerdane, une ville défavorisée près de la frontière libyenne, sont morts noyés en tentant de rejoindre l’Italie. Leur embarcation a fait naufrage en Méditerranée, déclenchant des manifestations locales réprimées par les forces de l’ordre.
Face à cette crise, les autorités tunisiennes, dirigées par le président Kaïs Saïed, peinent à apporter des solutions durables. Les mesures prises se limitent souvent à des visites surprises dans les zones sinistrées ou à des déclarations publiques promettant des aides, sans que des changements concrets ne soient observés sur le terrain. Le gouvernement justifie ses échecs par des discours populistes, accusant des complots de traîtres et d’islamistes d’attiser les tensions pour déstabiliser le régime. Ces allégations, autrefois largement acceptées par la population, ne convainquent plus aujourd’hui. Les Tunisiens attribuent désormais leurs difficultés à l’incapacité du pouvoir actuel à élaborer une vision claire pour sortir le pays de la crise, plutôt qu’à la gestion des gouvernements précédents.
L’opposition politique en Tunisie est aujourd’hui très affaiblie. La plupart de ses figures clés sont soit en prison, soit en exil, et elle subit des arrestations arbitraires, des procès iniques, des brimades policières et des campagnes de dénigrement menées par les médias officiels. Malgré ces obstacles, elle tente de se regrouper pour mobiliser la population autour de revendications comme les libertés, la justice sociale et la prospérité. Des slogans emblématiques de la révolution de 2011, comme irhal (« dégage ») ou ton tour est venu, sont de nouveau utilisés pour exiger le départ du président Kaïs Saïed. Le mouvement Nafas (Souffle), qui rassemble des partis de gauche, des nationalistes panarabes, des islamistes et même des héritiers de l’ancien régime de Zine El-Abidine Ben Ali, cherche à créer une dynamique commune. Cependant, cette opposition peine à élargir sa base au-delà de ses sympathisants habituels en raison d’une image dégradée dans l’opinion publique, héritée de la période post-révolutionnaire où elle était perçue comme ayant failli dans la transition démocratique.
Malgré l’accumulation des frustrations, les manifestations en Tunisie restent majoritairement spontanées et centrées sur des revendications précises et locales, comme l’accès à l’eau, à l’électricité ou à des emplois. En juillet 2026, un pic de contestation a été enregistré avec 1 101 rassemblements, un niveau inédit depuis dix ans. Ces protestations évitent généralement les slogans politiques pour éviter d’être accusées de servir les intérêts d’un parti ou d’être manipulées. Pourtant, les autorités répondent systématiquement par une répression violente, comme en témoignent les arrestations de dizaines de jeunes manifestants, parfois mineurs, à Borj Erras (Mahdia) en août 2026 pour avoir protesté contre un mois de coupures d’eau alors que les températures dépassaient 45 degrés. Ces réactions renforcent le sentiment d’injustice et d’abandon parmi la population, mais les protestations peinent à prendre une tournure politique nationale coordonnée.
La combinaison de la crise sociale, économique et environnementale, ainsi que la répression systématique des manifestations, crée un terreau fertile pour une explosion de colère populaire. Le régime actuel, malgré ses échecs répétés, parvient à se maintenir grâce à cette fragmentation des contestations et à l’absence d’une opposition unie. Cependant, les conditions de vie continuent de se dégrader, et la patience de la population s’amenuise. Les autorités, en niant les problèmes ou en les attribuant à des complots externes, aggravent la défiance envers le pouvoir. Si la situation persiste sans amélioration concrète, le risque d’une crise majeure aux conséquences imprévisibles devient de plus en plus probable. La Tunisie, qui avait été le berceau des *Printemps arabes* en 2010-2011, pourrait alors connaître un nouveau soulèvement, bien plus violent et désorganisé que les précédents.

