«Dépossession III»: «maîtres chez nous», vraiment?
L’ouvrage remet en question les promesses inachevées de la Révolution tranquille quant à nos usages du territoire..
L’ouvrage Dépossession III s’inscrit dans une série de réflexions critiques lancée par l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS), un organisme indépendant québécois. Ce troisième tome, dirigé par les chercheurs Sébastien Rioux et Philippe Hurteau, explore les promesses non tenues de la Révolution tranquille (période de modernisation du Québec entre 1960 et 1980) concernant l’usage du territoire. L’objectif est de remettre en question le récit national québécois, souvent centré sur l’idée de maîtres chez nous, en analysant les mécanismes de dépossession collective au profit de l’accumulation capitaliste. Contrairement aux discours nationalistes, les auteurs ancrent leur analyse dans des rapports matériels, c’est-à-dire des réalités concrètes comme l’accès aux terres ou à l’eau, plutôt que dans des idéaux abstraits.
L’un des constats centraux de l’ouvrage est la privatisation croissante des espaces au Québec, qui limite l’accès de la population à la nature. Sébastien Rioux, géographe et professeur à l’Université de Montréal, souligne que bien que le gouvernement québécois affirme avoir protégé 92 % des terres de la province, ces espaces se situent majoritairement au nord du 49e parallèle, une zone peu accessible pour la majorité des Québécois. L’auteur explique que l’État a favorisé la conversion des terres agricoles et des milieux naturels en zones résidentielles (comme les bungalows), réduisant ainsi les espaces naturels disponibles. Par exemple, l’accès à l’eau a été livré aux propriétaires riverains, privant la collectivité de son usage public. Ces dynamiques illustrent une technocratie d’État, où les décisions politiques sont influencées par des logiques néolibérales, transformant le territoire en un bien marchand plutôt qu’en un espace commun.
L’ouvrage dénonce le mythe du territoire québécois comme espace de liberté et de grands espaces, alors que la réalité montre une population majoritairement urbaine et dépendante de modes de vie contraints par des infrastructures comme les autoroutes ou la construction immobilière. Philippe Hurteau, co-directeur du livre et chercheur dans le milieu syndical, cite l’exemple de Bernard Drainville, un politicien québécois qui, en 2023, a exprimé son incapacité à livrer un troisième lien autoroutier entre Québec et Lévis, un projet estimé à près de 10 milliards de dollars. Ce refus de repenser les espaces de vie suburbains, centrés sur la voiture, révèle une pauvreté de l’imaginaire territorial du gouvernement. Hurteau explique que cette vision perpétue un culte de l’automobile et ignore les besoins réels des citoyens, comme des espaces de vie moins dépendants de la voiture.
Le livre aborde également la question des réserves indiennes, paradoxalement devenues des lieux d’émancipation pour certaines communautés autochtones. Les auteurs Édith Bélanger et Sébastien Brodeur-Girard analysent comment ces réserves, souvent perçues comme des espaces de marginalisation, ont permis à certaines nations de préserver leur autonomie culturelle et politique. Cette réflexion s’inscrit dans un courant plus large de décolonisation des récits, qui questionne l’héritage colonial du Québec. L’ouvrage s’appuie sur des travaux comme ceux de Dalie Giroux, qui avait déjà critiqué le mythe du maître chez nous dans son essai L’œil du maître (2020), en soulignant l’absurdité de revendiquer la maîtrise d’un territoire déjà occupé par les peuples autochtones.
Louis Gaudreau, dans son texte Être logé sans habiter le territoire, explore comment les logiques capitalistes structurent le développement du logement au Québec. L’auteur montre que l’accès au logement est souvent déterminé par des contraintes économiques, comme la spéculation immobilière ou la privatisation foncière, plutôt que par des besoins sociaux. Cette analyse s’inscrit dans une critique plus large du néolibéralisme, où l’État favorise les intérêts privés au détriment du bien commun. Le livre souligne que ces dynamiques transforment le logement en un bien de consommation plutôt qu’en un droit fondamental, limitant ainsi l’accès à un habitat décent pour de nombreux Québécois.
Maude Cournoyer-Gendron et Guillaume Tremblay-Boily analysent dans leur texte Le règne de l’auto solo la domination de la voiture dans l’aménagement du territoire québécois. Les auteurs expliquent que les infrastructures routières et l’étalement urbain ont créé une dépendance à l’automobile, limitant les alternatives comme les transports en commun ou les modes de déplacement actifs. Cette situation est présentée comme le résultat de choix politiques et économiques favorisant la construction d’autoroutes et de quartiers résidentiels éloignés des centres-villes. Le livre souligne que cette dépendance renforce les inégalités sociales et environnementales, tout en perpétuant un modèle de développement insoutenable.
Philippe Hurteau, dans la conclusion de l’ouvrage, plaide pour des solutions concrètes aux problèmes identifiés. Il appelle à repenser les espaces de vie en privilégiant des modèles moins dépendants de la voiture, comme des quartiers densément peuplés et bien desservis par les transports en commun. L’auteur insiste sur la nécessité de réduire la privatisation des terres et de l’eau, afin de rendre ces ressources accessibles à tous. Hurteau propose également de réévaluer les politiques publiques pour qu’elles reflètent davantage les besoins des citoyens plutôt que les intérêts des élites économiques. Ces propositions s’inscrivent dans une vision où le territoire est considéré comme un bien commun, et non comme une ressource à exploiter.
L’ouvrage propose une réflexion philosophique sur la notion de *territoire*, défini par Sébastien Rioux comme un *espace humanisé*. L’auteur s’appuie sur le géographe **Claude Raffestin**, pour qui l’*espace* est une *prison originelle*, tandis que le *territoire* est la *prison que les hommes se donnent*. Cette définition met en lumière le fait que le territoire n’est pas une donnée naturelle, mais le résultat de choix politiques, économiques et sociaux. Rioux souligne que cette vision invite à repenser notre rapport à l’espace, en évitant de le réduire à un simple support de ressources ou à un décor pour nos activités. L’enjeu est de sortir d’une logique d’*enfermement* pour envisager des modes d’occupation plus équitables et durables.

