Dans la guerre hybride menée par la Russie contre l’Europe, les migrants sont des pions
EN ZONE GRISE (4/5). De la Finlande à la Pologne, les murs et les barbelés se dressent aux frontières avec la Biélorussie et la Russie.
La Russie mène une guerre hybride contre l’Europe, une stratégie qui combine des actions militaires, économiques et politiques pour déstabiliser ses adversaires sans déclencher de conflit ouvert. Dans ce cadre, Moscou utilise les migrants comme des pions pour semer la discorde chez ses voisins européens. Cette approche vise à exploiter les tensions sociales, économiques et sécuritaires en Europe de l’Est, notamment en instrumentalisant les flux migratoires. Les pays baltes et la Pologne accusent la Russie et son allié biélorusse de militariser la migration, c’est-à-dire d’organiser délibérément l’arrivée de migrants aux frontières européennes pour surcharger les systèmes d’accueil et créer des crises internes.
En 2021, la Pologne a enregistré une hausse brutale des tentatives de franchissement de sa frontière avec la Biélorussie : près de 40 000 migrants originaires de Syrie, Somalie, Iran, Afghanistan, Inde et d’autres pays ont tenté ou réussi à entrer sur son territoire. Ce chiffre contraste fortement avec les 246 tentatives recensées en 2020, pendant la pandémie. Plusieurs de ces migrants disposaient de visas ou de cachets d’entrée russes, suggérant une organisation logistique depuis la Russie. Les autorités polonaises estiment que Moscou a facilité leur transit vers la frontière européenne, transformant ces flux en un outil de pression politique.
La Biélorussie, alliée de la Russie, est accusée d’agir comme un vassal de Moscou, c’est-à-dire un État sous forte influence russe. Selon les pays européens concernés, Minsk a servi de plaque tournante pour acheminer des migrants vers les frontières de l’Union européenne (UE). Les migrants étaient souvent incités à se diriger vers l’ouest, vers des pays comme la Pologne ou les États baltes, où ils étaient ensuite bloqués par des barrières physiques et des contrôles stricts. Cette stratégie s’inscrit dans une logique de déstabilisation, visant à fragiliser la cohésion interne de l’UE et à tester sa résilience face aux crises.
Face à cette crise, les pays d’Europe de l’Est ont réagi en érigeant des rideaux d’acier, c’est-à-dire des barrières physiques comme des murs et des barbelés, le long de leurs frontières avec la Biélorussie et la Russie. La Pologne, la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie ont également renforcé leurs dispositifs de surveillance et de contrôle. Ces mesures s’accompagnent d’une rhétorique politique forte, avec des accusations répétées contre Moscou pour son rôle dans l’instrumentalisation des migrants. Les dirigeants européens dénoncent une migration militarisée, un concept désignant l’utilisation délibérée des flux migratoires à des fins stratégiques.
Cette stratégie russe a eu des répercussions politiques majeures en Europe. Elle a exacerbé les divisions entre les États membres de l’UE sur la gestion des migrations, certains pays comme la Hongrie ou la Pologne refusant d’accueillir des migrants, tandis que d’autres plaident pour une approche plus solidaire. En Pologne, par exemple, la crise a alimenté les tensions internes et servi de levier pour les partis nationalistes. Les gouvernements européens craignent que cette tactique ne se répande, notamment dans les Balkans ou en Méditerranée, où d’autres routes migratoires pourraient être exploitées par la Russie pour semer le chaos.

