« Arrêt total des poisons ! » : retour sur les grèves de 1974 en Martinique
Bien avant la “découverte” de la toxicité du chlordécone, des travailleur·euses agricoles martiniquais·es s’organisaient pour réclamer l’interdiction des pesticides. Dans un entretien, les chercheurs Xavier Dolmen et Orian Lempereur-Castelli reviennent sur les revendications écologistes de 1974, effacées par la “blanchité et la colonialité du savoir”.
En février 1974, les travailleur·euses agricoles martiniquais·es entament une grève générale pour 14 revendications, dont l'arrêt total des pesticides. Le mouvement s'inscrit dans une histoire sociale et coloniale longue. Le 12 février, la grève débute, suivie de violences policières : Ilmany Sénier est abattu le 14 février et George Marie-Louise est retrouvé mort le 16 février. Un protocole d'accord est signé le 21 février entre syndicats, patrons (majoritairement békés) et le gouvernement français. Ces grèves sont souvent réduites à ces événements violents, mais elles incluaient aussi des revendications économiques et sociales, comme l'alignement des salaires sur ceux de l'Hexagone et de meilleures conditions de travail.
La colonialité du pouvoir désigne la persistance de structures coloniales dans les organisations politiques modernes. En Martinique, cela se manifeste par un système économique hérité de l'esclavage, où les descendants des colons (les békés) possèdent encore les terres et exploitent une main-d'œuvre locale sous-payée. Par exemple, en janvier 1974, les travailleur·euses agricoles martiniquais·es gagnent entre 20 et 28 francs français par jour, contre 35,46 francs en Hexagone. Le SMAG (Salaire Minimum Agricole Garanti), supprimé en Hexagone en 1968, est maintenu en Martinique, illustrant cette inégalité structurelle. Ce système a permis l'imposition de cultures comme la banane, imposée par l'État français pour des raisons politiques et économiques.
Le terme habitation renvoie à un système colonial d'exploitation agricole apparu au XVIIe siècle. Il regroupe des terres cultivées, des logements pour les travailleur·euses, et la demeure des maîtres ou géreurs. Ce système, encadré par des textes comme le Code Noir de 1685, a permis l'exploitation centralisée et organisée des êtres humains et des terres. Après l'abolition de l'esclavage en 1848, les anciens esclaves sont devenus des travailleur·euses sous-payé·es, tandis que les colons, indemnisés, ont conservé le contrôle des terres. Ce modèle a persisté, notamment avec la bananisation de l'île dans les années 1960-1970.
La bananisation de la Martinique désigne la spécialisation de l'île dans la monoculture de bananes, imposée par l'État français dans les années 1960-1970. En 1960, la France négocie avec les pays européens pour exclure la banane du marché commun et instaure des quotas : deux tiers des bananes importées en Hexagone doivent provenir de Martinique ou de Guadeloupe. En 1965, 86 % de la production martiniquaise est exportée vers l'Hexagone. Ce choix politique a renforcé la dépendance économique de l'île et maintenu des conditions de travail précaires pour les travailleur·euses agricoles.
Dès 1973, les travailleur·euses agricoles martiniquais·es dénoncent l'utilisation de pesticides comme le Kepone (renommé chlordécone), le némacur ou le mocap, qu'ils appellent des «poisons». Ils signalent des intoxications massives, comme l'empoisonnement d'une vingtaine d'ouvrier·ères à l'habitation Vivé au Lorrain. En 1972, le Kepone est introduit en Martinique malgré une première interdiction en France en 1968 pour sa toxicité. Les ouvrier·ères manipulent ces produits à mains nues, sans protection, et transportent des régimes de bananes pesant entre 20 et 50 kg, souvent avec leurs enfants. En 1979, l'OMS classe le chlordécone comme cancérigène probable.
Les travailleur·euses martiniquais·es avaient une connaissance corporelle des dangers des pesticides, basée sur leur expérience quotidienne. Ils observaient les intoxications de leurs camarades, qui devaient se rendre à l'hôpital, et utilisaient des termes comme «tête de mort» pour désigner les produits. Cette connaissance, bien que non scientifique, était disqualifiée par les institutions. Les propriétaires de plantations, eux, avaient accès à des études montrant la toxicité des pesticides : dès 1968, l'État refuse l'homologation du Kepone ; en 1973, une étude du CIRAD conclut à la toxicité du némacur et du mocap ; en 1975, les États-Unis interdisent le Kepone après un accident industriel. Pourtant, la production et l'utilisation ont continué en Martinique.
Les femmes ont joué un rôle central dans les grèves de 1974. Elles étaient davantage exposées aux pesticides, notamment en transportant des régimes de bananes (20 à 50 kg, 120 à 150 régimes par jour) et en participant à l'épandage. Des figures comme Raymonde Cabrimol, surnommée Man Toy, et Josette Bomaré ont mené la mobilisation. Leur implication était d'autant plus importante que les femmes étaient souvent les premières à subir les conséquences des intoxications. Malgré leur rôle clé, leur histoire a été effacée des récits dominants, illustrant une invisibilisation des contributions féminines dans les luttes sociales.
La reconnaissance tardive de la toxicité du chlordécone (dans les années 1990-2000) s'explique en partie par l'*effacement historique* des luttes des travailleur·euses martiniquais·es. Leur connaissance des *«poisons»* a été ignorée par la gauche radicale et les mouvements écologistes, en raison de la *blanchité* et de la *colonialité du savoir*. Les revendications de 1974, bien que fondées sur des preuves tangibles, ont été reléguées au second plan. Ce n'est qu'avec la découverte de patates douces contaminées en 1999 en France que le scandale a éclaté, révélant une inégalité dans la valeur accordée aux vies selon leur origine géographique.

