L’actualité d’une pièce antique
Sophie El-Assaad porte sur scène «Les suppliantes», inspirée d’Eschyle, qui donne une voix aux migrants..
En octobre 2026, deux pièces de l'auteur grec antique Eschyle sont jouées simultanément sur des scènes montréalaises. Il s'agit de L'Orestie au théâtre du Nouveau Monde et des Suppliantes au Théâtre Prospero. Eschyle, considéré comme l'un des pères de la tragédie grecque, a vécu au Ve siècle av. J.-C. Ses œuvres explorent des thèmes universels comme la justice, la violence et la condition humaine. Ces pièces, écrites il y a plus de 2 500 ans, sont mises en scène aujourd'hui pour leur résonance avec les enjeux contemporains, notamment les questions de migration et de droits humains.
La metteuse en scène Sophie El-Assaad a choisi d'adapter Les Suppliantes d'Eschyle en raison de son actualité. Dans cette pièce, des femmes fuyant la violence demandent l'asile à un roi. Le texte aborde directement la question des migrants, un sujet central dans les débats politiques actuels. El-Assaad souligne que les migrants sont souvent parlés par les autres, mais rarement écoutés. Elle cite l'exemple de chauffeurs de taxi diplômés qui sacrifient leur dignité pour survivre dans un nouveau pays. La pièce cherche à donner une voix à ces personnes marginalisées et à ouvrir un dialogue nuancé sur leur situation.
Dans Les Suppliantes, les femmes suppliantes revendiquent leur lien avec Argos à travers leur ancêtre Io, une mortelle transformée en vache par Zeus après avoir été violée. Sophie El-Assaad a été particulièrement touchée par ce personnage mythique, dont le destin tragique est raconté par d'autres. Elle a voulu lui redonner une voix et une agentivité dans la pièce. El-Assaad s'inspire de l'essai Rester barbare de Louisa Yousfi, qui interroge la notion d'humanité : si une personne doit prouver qu'elle est humaine, cela signifie-t-il qu'elle ne l'est pas ? Cette question traverse toute la création de la pièce.
Sophie El-Assaad propose une version très adaptée et plastique des Suppliantes, explorant le texte à travers une succession de tableaux visuels et symboliques. Elle compare cette approche à une œuvre abstraite ou un poème, où les images créent du sens. La pièce utilise l'ironie et le collage pour évoquer l'épuisement des suppliantes, qui doivent constamment se prouver et se vendre pour survivre. La distribution est diversifiée, avec des acteurs et actrices incarnant les rôles indifféremment, afin de questionner la construction sociale de l'identité et la représentation des femmes dans la société.
Sophie El-Assaad a choisi une distribution diversifiée pour Les Suppliantes afin d'illustrer la complexité de l'identité, façonnée par des rôles sociaux et des expériences migratoires. Elle souligne que l'identité est une responsabilité collective, qui se redéfinit constamment. Les interprètes de la pièce ont tous vécu des voyages ou des renaissances identitaires, ce qui a influencé leur interprétation. El-Assaad souhaite ainsi contribuer à une représentation plus nuancée des migrants et des femmes, en leur donnant une voix et en questionnant les stéréotypes qui les entourent.
Sophie El-Assaad, diplômée de l'Université Concordia, a d'abord travaillé comme conceptrice de costumes et de scénographies avant de se lancer dans la mise en scène. Elle a immigré au Canada à 17 ans depuis Bahreïn et a découvert le théâtre en voyant un spectacle de Dave St-Pierre. Son parcours personnel, marqué par l'exil et la guerre, influence profondément son travail artistique. Elle considère le théâtre comme un outil politique, capable de transformer les idéologies et de créer du dialogue dans la société. Les Suppliantes est sa première création sur une grande scène, une expérience qu'elle qualifie de difficile mais enrichissante.
Pour Sophie El-Assaad, le théâtre est un moyen de lutter contre les stéréotypes et les peurs qui divisent la société. Elle cite la crise des réfugiés syriens comme un exemple où les mots ont été instrumentalisés pour créer des idéologies dangereuses, associant par exemple les termes « terroriste » et « musulman ». Elle souligne l'importance de la représentation nuancée dans la culture et les médias pour éviter ces amalgames. Le théâtre, selon elle, peut agir comme une goutte d'eau qui, à force de petites actions, transforme les mentalités et contribue à une société plus humaine.

