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Généraliste

La liberté des invisibles

Le Devoir · mis à jour il y a 9 j

Tu sens bien que, peu à peu, tu t’effaces, jusqu’à ta transformation complète en «p’tit vieux»..

Trouvaille insolite

L’auteure, Léa Stréliski, humoriste et chroniqueuse, raconte avoir trouvé un téléphone portable dans une voiture en autopartage à Outremont, un quartier de Montréal. L’objet, épais et à clapet, date d’environ 2004 et appartient vraisemblablement à un membre de la communauté hassidique, identifiable par son design et par des indices comme des inscriptions en yiddish. Ce téléphone, symbole d’une époque révolue, devient le prétexte à une réflexion sur les frontières invisibles entre communautés. Outremont est un quartier où cohabitent différentes cultures, dont une importante communauté hassidique, souvent perçue comme hermétique et mystérieuse. Stréliski évoque son enfance passée dans ce quartier, marquée par des observations d’enfants aux vêtements distincts, qui ne jouaient pas avec les autres enfants, illustrant un sentiment d’exclusion précoce.

Mémoire familiale

L’auteure associe la découverte de ce téléphone à un souvenir familial lié à son identité juive. Elle raconte comment, enfant, sa mère lui a révélé ses origines juives après une remarque innocente, en évoquant l’histoire de sa famille, notamment celle de son arrière-grand-père et des camps de concentration. Cette révélation, comparée à une scène du film Rabbi Jacob où Louis de Funès découvre l’identité juive de son chauffeur, a marqué un tournant dans sa perception de soi. Stréliski souligne la curiosité qu’elle éprouve depuis toujours pour cette communauté hassidique, perçue comme secrète et inaccessible, tout en reconnaissant n’avoir jamais tenté de s’en approcher directement. Elle évoque aussi la recette secrète de gâteau au chocolat de sa mère, transmise comme un trésor familial, symbolisant l’accès à des savoirs ou des vérités cachées.

Frontières communautaires

L’article aborde la question des relations entre les communautés à Outremont, où les groupes semblent coexister sans vraiment se mélanger. Stréliski décrit une société où les regards se baissent ou se détournent, où les interactions sont limitées par des codes sociaux ou religieux implicites. Elle s’interroge sur la possibilité de briser ces barrières, tout en reconnaissant que son expérience personnelle l’a conduite à respecter ces limites, peut-être par prudence ou par habitude. La découverte du téléphone d’un membre de la communauté hassidique devient ainsi une opportunité manquée d’échanger, une occasion de dialogue qui ne se concrétise pas, faute de savoir comment s’y prendre. Elle compare cette situation à celle d’un enfant qui, en grandissant, apprend à reconnaître les frontières invisibles qui structurent les relations sociales.

Liberté des invisibles

Stréliski développe l’idée que, avec l’âge, les individus deviennent progressivement « invisibles » aux yeux de la société, notamment après la perte de leur statut de personne fertile ou active. Elle évoque les campagnes publicitaires pour les maisons de retraite, où des personnes âgées souriantes sont utilisées pour vendre des services, réduites à des stéréotypes. L’auteure se reconnaît dans cette invisibilité croissante, d’autant plus qu’elle a autrefois incarné une image associée à la jeunesse et à la fécondité, des attributs valorisés par une société obsédée par la performance et la consommation. Face à cette marginalisation progressive, elle choisit de revendiquer une liberté nouvelle : celle de faire ce qui lui plaît, sans se soucier des attentes sociales. Elle illustre cette liberté par une marche insolite de chez elle jusqu’à Laval, un trajet qui aurait pris neuf minutes en voiture mais une heure à pied, simplement pour découvrir des paysages méconnus.

Ce que ça pourrait changer

Le récit de cette marche met en lumière la valeur des expériences simples et des détails du quotidien, souvent ignorés dans une société qui valorise la vitesse et l’efficacité. Stréliski décrit des éléments naturels ou urbains qu’elle n’avait jamais remarqués auparavant : des saules le long de la rivière, un étang couvert de nénuphars, une porte non cadenassée menant à un potager municipal. Ces découvertes, bien que modestes, prennent une dimension symbolique pour elle. Elles représentent une forme de résistance à la logique dominante, celle qui pousse à aller toujours plus vite d’un point A à un point B. L’auteure suggère que ces moments de contemplation ou d’exploration, où l’on s’arrête pour observer, sont ceux qui marquent durablement une vie. Elle conclut en soulignant que ces empreintes, ces traces laissées par l’expérience, comptent davantage que les performances ou les accomplissements superficiels.

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