Une entreprise veut déverser du calcaire dans la rivière Saint-Maurice pour capter du carbone
CarbonRun espère gagner le soutien du public, obtenir les autorisations ministérielles et lancer son projet dès 2027..
L’entreprise néo-écossaise CarbonRun, fondée en 2022, propose un projet innovant pour capter du carbone en déversant jusqu’à 45 000 tonnes de poudre de calcaire par an dans la rivière Saint-Maurice, au Québec. Ce projet vise à éliminer 10 000 tonnes de CO₂ annuellement, soit l’équivalent des émissions de 3 000 voitures à essence. Le calcaire, extrait au Québec, serait stocké dans un silo à Grand-Mère (Shawinigan) puis libéré de manière contrôlée dans une canalisation où circule l’eau de la rivière avant d’y être retournée. L’objectif est d’augmenter l’alcalinité de l’eau, un processus appelé chaulage de rivière ou amélioration de l’alcalinité des rivières, pour favoriser l’absorption du CO₂ atmosphérique. CarbonRun espère lancer ce projet dès 2027, après avoir obtenu les autorisations nécessaires.
La technologie repose sur l’alcalinisation de l’eau, c’est-à-dire l’augmentation de son pH (degré d’acidité) pour la rendre moins acide. Une eau plus alcaline absorbe plus efficacement le CO₂ présent dans l’air. Ce processus accélère un phénomène naturel où les roches alcalines, comme le calcaire, se dissolvent progressivement sous l’effet des pluies. CarbonRun utilise un protocole développé par le registraire Isometric pour calculer son impact carbone, affirmant que 4,5 tonnes de calcaire permettent de neutraliser 1 tonne de CO₂. L’entreprise souligne que cette méthode pourrait compenser des émissions difficiles à réduire, en complément d’une baisse globale des rejets de gaz à effet de serre (GES).
CarbonRun collabore avec Bauval, une entreprise québécoise spécialisée dans les granulats et enrobés bitumineux, qui possède un terrain industriel à Grand-Mère où serait installée la future usine. Bauval deviendrait un partenaire du projet. L’entreprise a également signé un accord avec la coalition Frontier, composée d’entreprises comme Stripe, McKinsey et Alphabet, qui s’est engagée à acheter pour 25 millions de dollars américains de crédits carbone à CarbonRun, représentant 55 442 tonnes de CO₂. CarbonRun assure que ce projet ne nécessite aucun fonds public et évalue les investissements à 3 ou 4 millions de dollars, avec des frais d’exploitation annuels de 3 millions. Elle a mené des discussions avec des acteurs locaux, dont la Ville de Shawinigan et la nation atikamekw.
Le projet soulève des questions sur ses impacts environnementaux. La rivière Saint-Maurice, naturellement acide (pH de 6,1) en raison de son passage sur le granit du Bouclier canadien, pourrait voir son écosystème modifié par l’ajout de calcaire. Gwénaëlle Chaillou, professeure en océanographie chimique, met en garde contre les interactions géochimiques complexes entre le calcaire et la matière organique de la rivière, encore mal comprises. CarbonRun affirme mesurer en continu la qualité de l’eau depuis mai 2026 et promet d’améliorer la qualité écologique de la rivière, historiquement utilisée pour la drave et bordée d’usines. Cependant, aucune preuve définitive de ces bénéfices n’a encore été présentée.
CarbonRun n’a pas encore obtenu les autorisations environnementales nécessaires, ni au niveau provincial ni fédéral. Eddie Halfyard, cofondateur de l’entreprise, prévoit soumettre une proposition finale d’ici la fin de 2026. Si le projet est approuvé, les travaux pourraient commencer en 2027. En parallèle, CarbonRun consulte les communautés locales, notamment la nation atikamekw, dont la volonté sera respectée. L’entreprise discute également avec des partenaires potentiels pour verser des redevances locales, sans qu’aucune entente formelle n’ait encore été signée. Une séance d’information est prévue à Shawinigan pour présenter le projet au public.
Le *chaulage de rivières* existe depuis des décennies, notamment en Nouvelle-Écosse, en Suède et en Norvège, mais ces projets visaient surtout à réduire l’acidité des cours d’eau pollués par les pluies acides pour favoriser le retour des saumons. CarbonRun se distingue en ciblant spécifiquement la capture de CO₂. L’entreprise s’appuie sur l’expertise de son équipe, qui a travaillé sur ces projets de conservation. Cependant, son approche reste unique au monde et son potentiel climatique n’a été que peu étudié par la communauté scientifique, ce qui suscite des interrogations sur ses effets à long terme.

