Peut-on cartographier l'Odyssée ? Comment géographes antiques et chercheurs d'aujourd'hui ont retracé le voyage d'Ulysse
L'Odyssée , le très attendu film de Christopher Nolan, sort en salles le 15 juillet. L'occasion de revenir sur une question qui fascine historiens et archéologues depuis des siècles : les lieux traversés par Ulysse ont-ils réellement existé ? L’ Odyssée d’Homère est une quête, celle du roi Ulysse, qui met dix ans à regagner son royaume d’Ithaque après la guerre de Troie.
L'Odyssée d'Homère est un poème épique qui raconte le voyage de retour d'Ulysse, roi d'Ithaque, après la guerre de Troie. Ce récit, écrit vers le VIIIᵉ siècle av. J.-C., décrit une quête de dix ans à travers la Méditerranée, avec des étapes précises comme l'île de Circé, le pays des Cyclopes ou les îles des Sirènes. Pour les géographes antiques et modernes, ces lieux soulèvent une question : ces espaces ont-ils existé ou relèvent-ils uniquement de la fiction ? Certains spécialistes, comme le mathématicien grec Ératosthène (IIIᵉ siècle av. J.-C.), considéraient que ces récits étaient purement mythologiques et sans fondement géographique. D'autres, comme l'historien Polybe (IIᵉ siècle av. J.-C.), pensaient que le récit mêlait réalité et légende, avec des éléments inspirés de voyages réels. Cette ambiguïté entre mythe et réalité a nourri des siècles de débats.
Les géographes de l'Antiquité, comme Strabon (Iᵉʳ siècle av. J.-C.) ou Ptolémée (IIᵉ siècle ap. J.-C.), ont tenté de localiser les lieux de l'Odyssée sur leurs cartes. Strabon, dans sa Géographie, décrit des îles peuplées uniquement de femmes ou d'hommes, évoquant des motifs homériques comme Circé ou Calypso. Ptolémée, dans sa Cosmographia, intègre des lieux mythiques comme la Lotophagitis (pays des Lotophages) ou les Sirenusae Insulae (îles des Sirènes) dans ses représentations du monde connu. Cependant, ses calculs de latitude et de longitude reposaient sur des méthodes erronées, notamment une estimation incorrecte de la circonférence de la Terre. Ces cartes superposaient ainsi réalité et fiction, reflétant la vision d'un monde où mythes et géographie s'entremêlaient.
Au XVIᵉ siècle, le cartographe néerlandais Abraham Ortelius a été le premier à représenter l'intégralité du voyage d'Ulysse dans une carte intitulée Map of the Wanderings of Ulysses. Il y situe Ithaque sur l'île actuelle de Corfou, bien que Homère la décrive comme une île basse, alors que Corfou est montagneuse. Pour combler ce vide, Ortelius invente une île fictive au large de Corfou pour représenter l'île de Calypso. Cette représentation a ensuite influencé les cartographes pendant plusieurs siècles, jusqu'au XIXᵉ siècle. En 1912, le voyageur français Victor Bérard a proposé une autre interprétation, situant Calypso près de Gibraltar, les Lotophages sur l'île de Djerba (Tunisie) et les Cyclopes près de Naples. Selon lui, l'Odyssée aurait été influencée par les voyages des Phéniciens, qui utilisaient des instructions de navigation côtière basées sur les étoiles.
L'un des débats majeurs autour de l'Odyssée concerne la localisation d'Ithaque, le royaume d'Ulysse. Pendant longtemps, les spécialistes ont identifié Ithaque à l'île actuelle d'Ithaki, dans la mer Ionienne. Cependant, Homère décrit Ithaque comme une île basse, alors qu'Ithaki est montagneuse. Une hypothèse récente, soutenue par des chercheurs des universités de Cambridge et d'Aberdeen, suggère qu'Homère ne décrivait pas Ithaque comme une île, mais comme une terre appartenant à une île plus vaste. Selon cette théorie, Paliki, située sur la côte ouest de Céphalonie, serait une candidate plus crédible. Des études géoscientifiques et des fouilles archéologiques ont révélé que Paliki était un site important de l'âge du bronze, renforçant cette hypothèse. Cette interprétation repose sur une relecture des descriptions homériques, où Ithaque pourrait être un territoire plutôt qu'une île distincte.
Que les lieux de l'*Odyssée* soient réels ou imaginaires, leur enchaînement raconte une histoire universelle : la quête du retour au foyer et la recherche d'appartenance. Pour les Grecs antiques, ces récits reflétaient aussi leurs peurs et leurs vulnérabilités face à un monde perçu comme mystérieux et dangereux. Les cartes retraçant le voyage d'Ulysse, qu'elles soient antiques ou modernes, ne prétendent pas à une exactitude scientifique mais offrent une représentation narrative de l'espace. Comme le souligne l'auteur, aucune carte n'est totalement fidèle à la réalité : elles sont avant tout des récits que nous construisons pour donner un sens à l'inconnu. L'*Odyssée*, en cartographiant un monde à la fois réel et mythique, illustre cette dualité entre exploration géographique et création poétique.

