« On n’en peut plus, ça suffit! » : des journalistes de Gaza se confient
À quoi ressemble la vie dans la bande de Gaza? Trois journalistes locaux témoignent pour Radio-Canada..
Depuis le 7 octobre 2023, une guerre oppose Israël au Hamas dans la bande de Gaza, après une attaque majeure du Hamas contre Israël ayant causé plus de 1 220 morts en une journée. En réponse, Israël mène une offensive militaire dévastatrice. Selon le ministère de la Santé de Gaza, placé sous l'autorité du Hamas mais dont les chiffres sont jugés fiables par l'ONU, plus de 74 000 personnes, majoritairement des civils, ont été tuées en trois ans. L'ONU qualifie les destructions d'une ampleur sans équivalent dans l'histoire récente, forçant le déplacement de près de 85 % de la population gazaouie, soit environ 1,8 million de personnes. Israël impose un siège terrestre, maritime et aérien, interdisant l'entrée libre des journalistes étrangers. Les bombardements et les violences se poursuivent malgré un fragile cessez-le-feu entré en vigueur en octobre 2025.
Les journalistes palestiniens de Gaza jouent un rôle crucial en tant que témoins directs de la situation sur le terrain, car l'accès des médias internationaux est très restreint. Selon Reporters sans frontières (RSF), plus de 220 journalistes ont été tués dans les bombardements israéliens depuis le début de la guerre. Ces reporters, souvent victimes eux-mêmes, couvrent les événements au péril de leur vie. Rami Abou Jamous, journaliste francophone, décrit une situation de non-vie à Gaza, où les infrastructures (agriculture, santé, éducation) sont détruites. Il souligne que les mots manquent pour décrire l'ampleur de la souffrance, comparant la vie à Gaza à celle du Moyen Âge. Les journalistes locaux, comme Madeline Shaqlieh ou Hikmat Youssef, sont épuisés psychologiquement et physiquement, mais continuent de témoigner malgré les pressions internes et externes.
La situation humanitaire à Gaza est catastrophique. Selon l'ONU, 1,5 million de personnes n'ont plus de logement et vivent dans des tentes ou des camps de fortune. L'accès à l'eau potable, à la nourriture et aux produits d'hygiène est très limité. En septembre 2026, l'ONU rapporte que les restrictions israéliennes sur l'entrée de matériaux essentiels, comme des tentes ou des bâches, aggravent la crise à l'approche de l'hiver. L'hiver précédent, 11 enfants sont morts d'hypothermie. Les habitants doivent se lever tôt pour chercher de l'eau ou de la nourriture, et les enfants travaillent pour survivre. Plus de 90 % des écoles ont été détruites ou endommagées, privant 660 000 enfants d'éducation. Les femmes sont particulièrement touchées : une famille sur quatre est désormais dirigée par une femme, souvent veuve ou épouse de disparu.
Le conflit s'accompagne d'accusations mutuelles entre Israël et le Hamas. Une commission d'enquête internationale mandatée par l'ONU a qualifié la situation de génocide, une accusation rejetée par Israël, qui parle de légitime défense. Israël accuse le Hamas d'utiliser l'aide humanitaire à des fins militaires, tandis que le Hamas dénonce l'étouffement progressif de Gaza. Le COGAT (organisme israélien chargé des affaires civiles en Cisjordanie et à Gaza) affirme que 20 000 tentes ont été acheminées en un mois, mais craint que le Hamas détourne ces ressources pour reconstruire ses infrastructures. Les élections législatives israéliennes d'octobre 2026 sont perçues à Gaza comme une campagne axée sur la solution finale pour les Palestiniens, avec des ministres israéliens évoquant ouvertement le déplacement forcé des habitants de Gaza.
Les journalistes gazaouis subissent une pression psychologique intense. Hikmat Youssef, directeur de la Maison de la presse palestinienne, indique que 70 % des journalistes expérimentés ont quitté Gaza depuis 2023, laissant des jeunes reporters peu expérimentés couvrir la guerre. Son ONG organise des séances de psychothérapie mensuelles pour aider les journalistes, mais ces initiatives restent limitées en raison du manque de ressources et de la réticence culturelle à accepter ce type de soutien. L'insécurité est omniprésente : il n'existe ni État de droit ni système judiciaire à Gaza. Bien que la majorité des décès de journalistes soient causés par les frappes israéliennes, des intimidations émanent aussi du Hamas, notamment envers les jeunes reporters. Les journalistes d'expérience savent contourner ces pressions, mais les jeunes, moins protégés, sont vulnérables.
Les journalistes Madeline Shaqlieh et Rami Abou Jamous décrivent un quotidien marqué par la peur et l'épuisement. Shaqlieh, mère d'une adolescente, doit subvenir aux besoins de sa famille et de ses parents âgés. Elle travaille dans un studio situé à plus d'une heure de trajet, utilisant des moyens de transport rudimentaires, comme des chariots tirés par des animaux, initialement conçus pour le bétail. Elle a perdu plusieurs proches, dont sa sœur et sa nièce, et avoue être *détruite* par la dépression. Abou Jamous, père de deux enfants, insiste sur l'ampleur des destructions : *On tue tout à Gaza, l'agriculture, l'enseignement, le système de santé*. Les deux journalistes expriment un sentiment d'abandon et un besoin urgent de soutien psychologique et de repos, tout en refusant de quitter Gaza, malgré l'horreur de la situation.

