On pensait le bois mort inutile, voire dangereux, mais il est indispensable aux forêts
Il y a en moyenne cinq fois plus de bois mort dans les forêts françaises aujourd’hui qu’il y a vingt ans. La nécromasse est souvent accusée de provoquer des fléaux tels que des incendies ou des épidémies.
En France, la quantité de bois mort dans les forêts a été multipliée par cinq en vingt ans, passant de 5 mètres cubes par hectare en 2006 à 25 mètres cubes par hectare en 2026. Cette augmentation est principalement due aux épisodes caniculaires, aux sécheresses répétées, aux attaques de parasites et aux tempêtes. L’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN) a mesuré cette évolution. Le terme nécromasse désigne la quantité d’arbres morts, qu’ils soient debout ou au sol. Cette hausse reflète aussi un changement dans la gestion des forêts, où l’on laisse davantage de bois mort pour des raisons écologiques. Pourtant, cette réalité est souvent perçue négativement, comme un signe de désordre ou de danger.
Le bois mort n’est pas inerte : il abrite une biodiversité riche et essentielle. Plus de 40 % de la diversité biologique des forêts repose sur des organismes appelés saproxylophages, qui se nourrissent de bois en décomposition. Parmi eux, on distingue les espèces saproxyliques, qui ne consomment que du bois mort, et les espèces xylophages, qui peuvent aussi attaquer le bois vivant. La décomposition du bois mort se déroule en trois phases : la colonisation par des champignons comme l’amadouvier, la décomposition par des insectes comme les coléoptères (ex. : lucane cerf-volant), et enfin l’humification par des organismes détritivores (bactéries, acariens). Ce processus peut durer de cinq à plus de cent ans selon l’essence de l’arbre et les conditions environnementales.
Le bois mort joue un rôle central dans l’écosystème forestier. Il favorise le stockage du carbone dans le sol, souvent plus important que celui stocké dans les arbres vivants. Il restitue aussi des éléments minéraux essentiels à la santé des forêts. Dans les réserves forestières protégées, la nécromasse est deux à quatre fois supérieure à la moyenne nationale, avec des volumes dépassant parfois 100 mètres cubes par hectare. Ces espaces sont reconnus comme des indicateurs du bon état écologique des forêts. Pourtant, ils ne représentent que moins de 2 % de la superficie des forêts françaises. Le bois mort sert également de refuge à de nombreuses espèces, comme les pics, les chauves-souris ou les cloportes.
Face à l’augmentation du bois mort, les forestiers ont mis en place des mesures pour le préserver. Des îlots de vieillissement et de sénescence ont été créés pour favoriser les arbres âgés et morts, ainsi que la biodiversité associée. Des trames de vieux bois ont aussi été développées pour assurer une continuité de vieux arbres dans les forêts. En 2022, un plan national d’action dédié aux vieux bois a été élaboré. Cependant, ces initiatives rencontrent des résistances, notamment de la part des exploitants forestiers qui préfèrent utiliser du bois sain pour la construction ou l’industrie. Le bois mort est aussi perçu comme un risque par le grand public, qui l’associe à des forêts mal entretenues ou dangereuses.
Plusieurs idées reçues circulent sur le bois mort, souvent accusé de favoriser les incendies, les épidémies d’insectes ou les embâcles. Pourtant, les études scientifiques ne montrent pas de lien direct entre la quantité de bois mort et la surface incendiée. En Europe, 97 % des incendies sont d’origine humaine. Le bois mort au sol agit même comme une éponge, retenant l’eau et la restituant à l’écosystème. Concernant les insectes ravageurs comme les scolytes, leur prolifération est surtout liée au changement climatique, aux monocultures et aux hivers doux, et non à la présence de bois mort. Enfin, les embâcles dans les cours d’eau, bien que parfois problématiques pour les barrages, jouent un rôle écologique majeur en piégeant les sédiments et en fournissant nourriture et refuges aux poissons.
Avec une augmentation des températures de 4 °C d’ici la fin du siècle et dix fois plus de jours de vagues de chaleur, les feux de forêt devraient augmenter de 70 % d’ici 2050 par rapport à la période 2000-2020. Dans ce contexte, le bois mort reste une composante indispensable des forêts, malgré les défis qu’il pose. Les forêts les plus vulnérables aux incendies sont souvent celles où l’étalement urbain et l’abandon des territoires ruraux se combinent. Pourtant, le bois mort n’est pas un ennemi : il est une ressource naturelle essentielle à la vie des écosystèmes forestiers. Son statut de paria s’explique par une méconnaissance des cycles forestiers et une vision de la forêt réduite à un simple espace de loisir.

