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Michel Foucault, penseur de l’actualité

The Conversation France · mis à jour il y a 14 h

L’ESSENTIEL Michel Foucault est né il y a cent ans, le 15 octobre 1926. Il est l’auteur de sciences humaines et sociales le plus cité dans le monde.

Foucault, penseur incontournable

Michel Foucault, né le 15 octobre 1926, est considéré comme l’auteur de sciences humaines et sociales le plus cité au monde. Son influence s’étend bien au-delà des disciplines qu’il a directement explorées, comme la philosophie, l’histoire ou la sociologie. Ce qui marque son héritage, ce n’est pas seulement ses concepts – comme la société disciplinaire, le pouvoir pastoral, la biopolitique ou la gouvernementalité – mais surtout sa méthode de pensée. Foucault propose une démarche critique qui consiste à remettre en question les évidences, les valeurs et les institutions que nous tenons pour naturelles ou justes. Par exemple, il ne cherche pas à savoir si la prison est une bonne ou une mauvaise solution, mais à comprendre comment elle fonctionne et ce qu’elle change dans notre système pénal. Son approche invite à interroger le présent sans jugement de valeur, en se concentrant sur les transformations historiques et les mécanismes de pouvoir.

La critique comme outil

Pour Foucault, la critique est un rapport réflexif au présent, c’est-à-dire une manière de questionner en permanence ce qui nous semble aller de soi. Il s’inspire de la pensée de Kant, qui définissait les Lumières comme l’entrée des individus dans une majorité intellectuelle et politique, où chacun ose penser par lui-même face aux autorités traditionnelles. Foucault reprend cette idée mais la pousse plus loin : pour lui, la critique consiste à identifier ce qui est contingent (ce qui aurait pu être autrement) et arbitraire (ce qui dépend de choix humains) dans nos institutions et nos valeurs. Par exemple, il montre que la prison, présentée comme un progrès moral au XVIIIe siècle, cache en réalité une continuité de la cruauté et une inégalité dans l’application de la justice. Cette méthode exige de reconnaître nos points aveugles et de s’interroger sur les valeurs qui structurent notre société, à l’image de Nietzsche qui invitait à examiner les fondements de nos morales.

La prison, un mythe moderne

Avant la fin du XVIIIe siècle, la prison telle que nous la connaissons n’existait pas. Les peines les plus courantes étaient les amendes, le bannissement, les châtiments corporels (comme le fouet ou le marquage au fer rouge) ou les exécutions publiques. La prison a été inventée comme une alternative plus douce et plus juste, conformément aux idées du juriste italien Cesare Beccaria. Elle s’est généralisée rapidement, présentée comme un progrès moral. Pourtant, Foucault révèle que cette institution perpétue la cruauté de manière moins visible : la dureté des conditions carcérales au XIXe siècle était omniprésente, et la justice appliquait des peines inégales selon les classes sociales. Par exemple, les illégalismes populaires (vols, délits mineurs) étaient sévèrement sanctionnés, tandis que les illégalismes bourgeois (fraudes, abus de pouvoir) étaient souvent épargnés. Aujourd’hui, en France, le nombre de personnes incarcérées a triplé depuis les travaux de Foucault, alors que la criminalité grave diminuait. Les inégalités sociales dans l’application des peines se creusent, avec une surreprésentation des populations modestes et racisées. L’isolement disciplinaire, méthode de punition fréquente, entraîne un taux de suicide dix fois supérieur à celui des cellules ordinaires, faisant de la France le pays d’Europe où le suicide en prison est le plus fréquent.

Le pouvoir, bien plus qu’une répression

Foucault a d’abord analysé le pouvoir comme une force répressive (interdiction, exclusion) ou négative (ce qui interdit ou punit). Cependant, à partir de 1973, il élargit sa réflexion en montrant que le pouvoir a aussi une fonction positive : il produit des effets sur les individus et la société. Par exemple, le pouvoir ne se contente pas d’interdire, il façonne aussi les comportements, les valeurs et les identités. Ce renversement conceptuel a profondément influencé les sciences humaines et sociales. Foucault illustre cette idée avec le concept de biopouvoir, qu’il développe en 1976. Le biopouvoir désigne un pouvoir qui ne se contente plus de distribuer la mort (comme dans les sociétés anciennes), mais qui régule la vie des populations. Il se manifeste de deux manières : l’anatomopolitique (discipline des corps, via des institutions comme la famille, l’école ou la prison) et la biopolitique (gestion des populations, via des outils comme la démographie, l’économie politique ou les politiques natalistes). Pour Foucault, cette transformation est un bouleversement majeur : l’être humain passe d’un statut d’animal vivant doté d’une existence politique à celui d’animal dont la vie biologique est au cœur de la politique.

Gouvernementalité et résistances

En 1978, Foucault affine encore sa pensée en introduisant le concept de gouvernementalité, qu’il définit comme la conduite des conduites. Contrairement à une vision verticale du pouvoir (un État qui impose sa volonté), la gouvernementalité désigne un réseau de relations de pouvoir qui s’étend à tous les niveaux de la société. Le pouvoir n’est plus un bloc monolithique, mais une multitude d’interactions diffuses, présentes dans la religion, la justice, l’enseignement ou la santé publique. Foucault souligne que ces rapports de pouvoir ne sont pas unilatéraux : ils s’accompagnent toujours de résistances. Par exemple, les détenus qui se rebellent en prison ou les citoyens qui manifestent contre une loi sont des formes de résistance au pouvoir. Cette idée est résumée par sa formule : « Là où il y a pouvoir, il y a résistance ». Cette approche relationnelle du pouvoir marque une évolution majeure dans sa pensée, car elle montre que les dynamiques de domination ne sont jamais totales et s’accompagnent toujours de contre-pouvoirs.

Ce que ça pourrait changer

Dans ses dernières années, Foucault s’intéresse au *courage de la vérité*, une notion inspirée de la Grèce antique. Il prend pour exemples Socrate, qui a choisi de mourir plutôt que de renoncer à dire ce qu’il considérait comme vrai, et Diogène, qui scandalise par son mode de vie pour révéler les hypocrisies de la société. Pour Foucault, le courage de la vérité consiste à dire au pouvoir ce que l’on tient pour vrai, même si cela comporte des risques. Cette idée n’est pas réservée au monde académique : elle s’applique à tous les domaines de la vie sociale, politique ou personnelle. C’est une invitation à questionner les évidences, à défier les abus de pouvoir et à assumer ses convictions, même lorsque cela va à l’encontre des normes établies. Cette dernière leçon de Foucault reste d’une *actualité urgente*, selon ses propres termes, car elle rappelle l’importance de la vigilance critique dans un monde où les certitudes sont souvent présentées comme des vérités absolues.

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