France Travail : un algorithme pour accélérer le profilage des chômeurs et les contrôles
France Travail travaille sur un algorithme de profilage des chômeurs à des fins de contrôle. C’est ce qu’affirme la Quadrature du Net, document interne à l’appui.
France Travail, l’opérateur public chargé de l’emploi en France, développe un algorithme pour analyser les dossiers des chômeurs. Cet outil, présenté dans un document interne daté de décembre 2025, vise à accélérer les contrôles liés à la recherche active d’emploi, appelés Contrôles de Recherche d’Emploi (CRE). Contrairement à une idée reçue, il ne s’agit pas d’une intelligence artificielle générative (comme les LLM), mais d’un modèle statistique basé sur des arbres de décision. Son objectif est d’identifier les demandeurs d’emploi les plus susceptibles de nécessiter un contrôle, en analysant 26 variables clés comme l’historique des emplois, le nombre d’entretiens, le niveau de formation ou encore les refus d’offres. Le modèle a été entraîné sur 60 000 anciens dossiers, où il a ciblé correctement 79 % des cas nécessitant un examen complémentaire, contre 53 % pour une sélection aléatoire.
Les contrôles ciblés par l’algorithme concernent des situations jugées à risque, comme les métiers en tension, les sortants de formation, les ruptures conventionnelles ou les frontaliers. Pour 2026, France Travail prévoyait 500 000 contrôles ciblés, soit 40 % du total des vérifications. Ces contrôles peuvent déboucher sur des sanctions, des redynamisations (accompagnement renforcé) ou des révisions de suivi, selon que le manque d’effort est jugé volontaire ou non. Le document souligne que le modèle vise à distinguer les cas où un soutien supplémentaire est nécessaire de ceux où un comportement abusif est suspecté. Depuis le 1er janvier 2026, l’inscription sur France Travail est obligatoire pour toucher le RSA, ce qui élargit le champ des personnes potentiellement concernées par ces contrôles à plus de 6 millions de personnes.
L’association Quadrature du Net dénonce l’utilisation de cet algorithme, qu’elle qualifie de solutionnisme technologique. Elle critique notamment la présentation de l’outil comme objectif et neutre, alors que les critères de sélection restent opaques et politiques. Selon elle, l’algorithme transforme un choix politique (qui contrôler ?) en un problème technique, ce qui limite la critique des politiques publiques. L’association pointe aussi l’absence de transparence : France Travail a refusé de communiquer le code source de ses algorithmes, malgré des demandes officielles. Elle craint une dépolitisation des décisions et une automatisation croissante des contrôles, avec un risque de discrimination systématique contre les populations vulnérables.
Pour limiter les biais, France Travail affirme avoir retiré la variable Salaire Journalier de Référence (SJR) après avoir constaté qu’elle favorisait le contrôle des demandeurs aux revenus les plus faibles. Elle a été réintégrée en ajustant sa pondération pour refléter la répartition réelle des demandeurs. Cependant, l’association Quadrature du Net et des experts comme Soizic Pénicaud, cofondatrice de l’Observatoire des algorithmes publics, soulignent que les algorithmes reproduisent les biais des données utilisées pour les entraîner. Soizic Pénicaud explique que les choix humains dans la conception des modèles sont rarement questionnés, ce qui peut conduire à une discrimination systémique. Elle ajoute que même avec une décision humaine finale, l’influence de l’algorithme peut biaiser les choix, les humains ayant tendance à privilégier les options mises en avant par l’IA.
France Travail justifie le recours à l’IA par trois arguments : la complexité des variables à analyser, la volonté de supprimer les *a priori* humains, et l’efficacité démontrée (79 % de ciblage correct contre 53 % pour une sélection aléatoire). Le modèle actuel est utilisé pour pointer des dossiers nécessitant un contrôle, mais l’association craint une généralisation future à une notation systématique (*scoring*) des demandeurs. Le gouvernement vise 1,5 million de contrôles en 2027, et France Travail prévoit d’étendre ce modèle à d’autres publics. L’objectif affiché est d’améliorer l’accompagnement, mais les critiques s’inquiètent d’une *répression sociale* accrue contre les populations précaires, dans un contexte où les algorithmes publics manquent souvent d’évaluations indépendantes ou d’analyses de risques.

