Les rumeurs qui ont changé le monde 6/10 : "Les vaccins nous rendent malades"
En 1998, une étude affirme démontrer un lien entre un vaccin et l'apparition de l'autisme chez l'enfant. L'article est retiré 12 ans plus tard et pourtant la rumeur perdure.
En 1998, une étude publiée par le médecin britannique Andrew Wakefield affirmait établir un lien entre le vaccin contre la rougeole, les oreillons et la rubéole (vaccin ROR) et le développement de l’autisme chez les enfants. Cette publication, bien que rétractée 12 ans plus tard en raison de fraudes avérées, a marqué le début d’une rumeur persistante. Les données de l’étude avaient en effet été manipulées : certains enfants inclus dans l’échantillon avaient été vaccinés après le diagnostic d’autisme, ce qui invalide toute causalité. Malgré sa rétractation, cette étude a semé le doute dans l’opinion publique et donné naissance au mouvement antivax, qui rejette la vaccination en général.
La méfiance envers les vaccins ne date pas de 1998. Françoise Salvadori, docteure en virologie et immunologie, rappelle que le rejet des vaccins remonte au XVIIIe siècle, bien avant l’invention du terme vaccination. À l’époque, l’inoculation de substances animales pour prévenir des maladies provoquait déjà des résistances, notamment pour des raisons religieuses ou philosophiques. Par exemple, au XVIIIe siècle, la pratique de l’inoculation de la variole, ancêtre de la vaccination, était controversée car elle impliquait l’utilisation de matériel biologique animal, ce qui heurtait certaines croyances. Cette méfiance historique montre que la défiance vaccinale s’inscrit dans une longue tradition de scepticisme envers les innovations médicales.
Jocelyn Raude, sociologue, explique comment la rumeur sur les vaccins et l’autisme s’est propagée. Le mécanisme repose sur une coïncidence temporelle : les premiers signes de l’autisme apparaissent généralement entre 1 et 3 ans, une période où les enfants reçoivent de nombreux vaccins. Cette coïncidence a été exploitée pour créer une causalité factice, c’est-à-dire une relation de cause à effet qui n’existe pas scientifiquement. Les réseaux sociaux et les médias ont amplifié ce phénomène en relayant des témoignages émotionnels, comme celui de Brian Hooker, un biologiste parent d’un enfant autiste, qui a contribué à populariser la théorie du complot. En 2025, le CDC américain a même dû ajouter un encadré sur ses sites pour démentir ces liens, illustrant la persistance de la désinformation.
Julien Giry, chercheur en sciences politiques, souligne qu’il faut éviter de réduire le mouvement antivax à une seule catégorie homogène. Selon lui, le terme est souvent utilisé de manière caricaturale pour désigner des personnes rejetant tous les vaccins, alors que cette position est rare en France. En réalité, la défiance actuelle se manifeste plutôt par une hésitation vaccinale sélective : certains rejettent certains vaccins (comme celui contre la grippe ou le Covid-19) tout en acceptant d’autres. Cette méfiance est souvent dirigée vers les autorités sanitaires ou les laboratoires pharmaceutiques, perçus comme peu transparents, plutôt que vers la science elle-même. Les enquêtes montrent d’ailleurs que l’adhésion vaccinale en France reste élevée, avec des taux de couverture parmi les plus forts au monde.
La pandémie de Covid-19 a exacerbé les débats autour des vaccins. Malgré une médiatisation intense des discours critiques, notamment portés par des figures comme Robert Kennedy Jr ou Joseph Ladapo (administrateur de la santé publique en Floride), les données montrent paradoxalement une amélioration globale de l’adhésion vaccinale en France. Les taux de couverture vaccinale sont restés stables, voire ont légèrement augmenté pour certains vaccins. Cependant, la crise sanitaire a aussi révélé une polarisation accrue : d’un côté, des citoyens ont développé une confiance renforcée dans la science, de l’autre, certains ont durci leur opposition, alimentée par des théories du complot et une défiance envers les institutions. En Floride, par exemple, des mesures comme la suppression de l’obligation vaccinale pour les enfants ont été prises, reflétant cette division.
Les experts interrogés dans l’article insistent sur l’importance des médias dans la propagation ou la déconstruction des rumeurs. Françoise Salvadori et Jocelyn Raude soulignent que les médias traditionnels et les réseaux sociaux jouent un rôle ambivalent : ils peuvent soit relayer des informations scientifiques validées, soit amplifier des discours alarmistes sans fondement. Par exemple, le documentaire *Vaxxxed*, promu par des personnalités comme Brian Hooker, a contribué à diffuser la théorie du lien entre vaccins et autisme, malgré son manque de rigueur scientifique. À l’inverse, des émissions ou des articles de fact-checking, comme ceux de *1 jour 1 actu*, tentent de rétablir les faits. Les experts rappellent aussi que la transparence des institutions sanitaires, comme le CDC ou l’OMS, est cruciale pour rétablir la confiance du public.

