La Grèce est-elle devenue le meilleur allié d'Israël en Europe?
Athènes multiplie les contrats militaires, les partenariats économiques et les gestes diplomatiques en direction de Tel-Aviv, sur fond de rivalité avec la Turquie et de rapprochement avec Washington. Mais cette proximité grandissante avec le gouvernement israélien provoque des tensions politiques et sociales jusque dans les îles grecques..
En août 2026, Israël et la Grèce ont signé un contrat d'armement d'une valeur de 3 milliards d'euros, baptisé «Bouclier d'Achille». Ce système intégré de défense aérienne et antimissile est inspiré du Dôme de fer israélien, un bouclier anti-roquettes déjà utilisé par Israël. Il vise à protéger le territoire grec contre diverses menaces : drones, avions, missiles de croisière et missiles balistiques. Selon le ministère israélien de la Défense, ce contrat représente «l'un des plus importants de l'histoire de l'État d'Israël». Israel Katz, ministre israélien de la Défense, a souligné que les deux pays partagent des «intérêts stratégiques communs» et sont confrontés aux mêmes défis régionaux. Ce partenariat s'inscrit dans une coopération militaire et stratégique renforcée entre les deux nations.
Avant le contrat de 3 milliards d'euros, Israël et la Grèce avaient déjà conclu un accord en avril 2026 pour l'achat de systèmes de lance-roquettes de précision Puls, fabriqués par l'entreprise israélienne Elbit Systems. Ces équipements, d'une valeur d'environ 656 millions d'euros, étaient destinés à être déployés sur plusieurs îles grecques de la mer Égée. Ces accords s'ajoutent à une série de partenariats militaires entre les deux pays, reflétant une volonté croissante de collaboration dans le domaine de la défense. Le Dôme de fer est un système de défense antimissile développé par Israël pour intercepter les roquettes à courte portée, comme celles tirées depuis Gaza.
Depuis une dizaine d'années, la Grèce, Israël et Chypre forment une alliance sécuritaire et militaire face à la menace perçue de la Turquie. Cette coopération est matérialisée par un sommet trilatéral annuel réunissant les trois pays. George Tzogopoulos, chercheur à la Fondation Hellénique pour la politique européenne et étrangère (ELIAMEP), précise que cette alliance ne signifie pas qu'Israël prendra systématiquement le parti de la Grèce contre la Turquie, mais qu'il existe une «bonne affinité, notamment dans le secteur de la défense». Cette alliance s'étend également à des enjeux énergétiques, comme la recherche d'hydrocarbures et des projets d'interconnexion en Méditerranée orientale, tels que le Gazoduc EastMed et le Great Sea Interconnector (GSI).
Les trois pays (Grèce, Israël, Chypre) collaborent également sur des projets énergétiques majeurs en Méditerranée orientale. Parmi eux, le Gazoduc EastMed, un projet de gazoduc sous-marin reliant les gisements de gaz israéliens et chypriotes à l'Europe via la Grèce, et le Great Sea Interconnector (GSI), un câble électrique sous-marin reliant les réseaux électriques des trois pays. Un Centre de l'énergie de la Méditerranée orientale a été inauguré en juin 2026 avec la participation des États-Unis, dans le cadre d'un format 3+1 (Grèce, Chypre, Israël + États-Unis). George Tzogopoulos souligne que la Grèce cherche à tirer profit de ces projets, notamment grâce au rôle du lobby israélien aux États-Unis, qui soutient souvent les positions grecques et chypriotes.
Alors que la communauté internationale critique de plus en plus les actions d'Israël en Palestine, la Grèce se distingue comme un soutien majeur d'Israël en Europe. En mai 2026, 176 militants de «la flottille pour Gaza» ont été débarqués en Crète après leur arrestation par les forces israéliennes au large de l'île grecque. Cette opération a été coordonnée par plusieurs institutions grecques, dont le ministère, les garde-côtes, l'état-major de l'armée grecque et la préfecture de Crète. Yanis Varoufakis, ancien ministre grec des Finances, a qualifié la Grèce de «satellite» et de «serviteur» d'Israël, accusant le gouvernement conservateur d'avoir «complètement embrassé l'ultra-sionisme».
L'influence d'Israël en Grèce ne se limite pas aux domaines militaire et énergétique. Elle s'étend également à la société grecque, notamment à travers des investissements dans l'immobilier et le tourisme. En 2024, les flux de capitaux en provenance d'Israël vers le marché immobilier grec ont augmenté de 46,5 %, atteignant 129 millions d'euros. Les investissements israéliens totaux en Grèce sont estimés à 1,5 milliard d'euros, incluant les holdings et filiales de sociétés israéliennes. À l'aéroport d'Athènes, des publicités en hébreu invitent les visiteurs israéliens à investir dans l'immobilier grec avec le slogan «Ne repartez pas sans avoir acheté une maison en Grèce».
Cependant, cette présence israélienne suscite des tensions en Grèce. Plusieurs projets immobiliers portés par des investisseurs israéliens, comme le «village international» Neorama en banlieue de Thessalonique ou une école privée en Crète, ont provoqué des contestations locales. Des tensions se sont également exacerbées à Lesvos entre locaux et investisseurs israéliens. Des députés grecs, de la gauche à l'extrême droite, ont interpellé le gouvernement sur ces projets. Dans le secteur touristique, des incidents avec des touristes israéliens se sont multipliés, et des manifestations pro-palestiniennes ont été perturbées par des touristes israéliens. Ploutarchos Vergis, activiste pro-palestinien, a déclaré : «J'ai honte que l'État grec développe une telle relation avec l'État génocidaire d'Israël».
La Grèce renforce également ses liens avec les États-Unis, comme en témoigne la visite de Marco Rubio, sénateur américain, à Athènes en 2026. Plusieurs accords militaires et énergétiques ont été signés avec Washington ces derniers mois, pour un montant total de 4 milliards d'euros. Ces partenariats s'inscrivent dans une stratégie grecque visant à diversifier ses alliances et à sécuriser son approvisionnement énergétique. La Grèce cherche ainsi à jouer un rôle clé en Méditerranée orientale, en s'appuyant sur le soutien américain et israélien pour contrer l'influence turque dans la région.
En 2021, un scandale d'écoutes téléphoniques a ébranlé le gouvernement grec, entraînant la démission de Grigoris Dimitriadis, chef du cabinet du Premier ministre Kyriakos Mitsotakis. Ces écoutes, rendues possibles par l'utilisation du logiciel espion Predator, commercialisé par la société israélienne Intellexa, visaient des journalistes, opposants politiques, hauts-gradés, entrepreneurs et magistrats. En février 2026, le tribunal d'Athènes a condamné quatre personnes, et le procureur a évoqué la possibilité d'une collaboration avec des forces étatiques étrangères. Ce scandale a révélé l'ampleur de l'influence israélienne dans les institutions grecques.
Le lobby pro-israélien *Elnet*, dont l'influence est largement documentée à l'échelle internationale, joue un rôle clé dans le développement des intérêts israéliens en Grèce. Ce lobby participe à l'alignement des positions parlementaires grecques sur les intérêts israéliens. Au parlement grec, le groupe d'amitié Grèce-Israël est le deuxième plus important, avec 38 députés, derrière le groupe d'amitié avec les États-Unis (qui en compte 40). À titre de comparaison, les groupes d'amitié avec la France et la Chine comptent respectivement 22 et 18 députés. Cette forte représentation reflète l'ampleur de la coopération entre les deux pays et l'influence du lobby israélien dans la politique grecque.

