Pascal Lamy : « La Chine est en train de tuer le commerce mondial ouvert »
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En 2001, la Chine a rejoint l’Organisation mondiale du commerce (OMC), une étape historique après des négociations menées par Pascal Lamy pour l’Union européenne. À l’époque, cette adhésion était perçue comme une opportunité pour intégrer la Chine dans un système commercial mondial plus ouvert et régulé. Cependant, Pascal Lamy reconnaît aujourd’hui que cette décision n’a pas été suivie par un renforcement suffisant des règles de l’OMC, notamment concernant les subventions et aides d’État (aides financières ou fiscales accordées par un gouvernement à ses entreprises pour les soutenir). En 1999, deux ans avant l’adhésion chinoise, une disposition clé de l’OMC, qui permettait de sanctionner les subventions dépassant 5 % de la valeur de production, a été abandonnée. Résultat : depuis 2010, le soutien public chinois aux entreprises a fortement augmenté, créant des déséquilibres commerciaux majeurs.
En 2025, le déficit commercial de l’Union européenne avec la Chine a atteint 360 milliards d’euros, soit près d’1 milliard d’euros par jour. Ce déséquilibre est unique : hors Chine, l’UE affiche un excédent commercial global de 128 milliards d’euros en 2025. La Chine exporte massivement vers l’Europe, tandis que ses importations restent limitées. Par exemple, en 2026, les exportations chinoises vers les États-Unis ont chuté de 23 % sur un an, mais celles vers l’UE ont augmenté de 5 %. Jens Eskelund, président de la Chambre de commerce de l’UE en Chine, compare cette situation à un porte-conteneurs géant qui arrive en Europe rempli de marchandises et repart presque vide. Ce déséquilibre menace les industries européennes, notamment face à des pratiques commerciales jugées déloyales.
L’UE et la Chine utilisent des outils commerciaux radicalement différents. L’UE agit de manière lente et encadrée : elle lance des enquêtes antidumping (mesures visant à lutter contre les importations vendues à un prix inférieur à leur valeur normale) produit par produit, avec des procédures juridiques longues et contrôlées par la Cour de Justice de l’Union européenne. En revanche, la Chine utilise des outils administratifs rapides et discrétionnaires : elle peut bloquer des exportations en une journée, comme l’a fait Pékin en juillet 2026 en interdisant temporairement toutes les exportations d’hélium (un gaz essentiel pour fabriquer des semi-conducteurs). Cette asymétrie place l’UE en position de faiblesse face à une stratégie chinoise planifiée secteur par secteur.
L’Allemagne, souvent perçue comme le pays européen le plus ouvert à la Chine, commence à changer de position. En 2024, des entreprises comme Volkswagen s’opposaient aux droits compensateurs (taxes visant à neutraliser les avantages liés aux subventions étrangères). Mais en 2026, la situation évolue : la fédération allemande de la construction mécanique (VDMA) demande désormais des droits compensateurs par groupes de produits et un renversement de la charge de la preuve (passer de l’accusateur à l’accusé). Le chancelier allemand Friedrich Merz et le président français Emmanuel Macron ont appelé à une réponse commune, évoquant la nécessité d’agir par mesures d’urgence plutôt que par des enquêtes longues. Des discussions sont en cours pour préparer une visite du commissaire européen au Commerce, Maroš Šefčovič, à Pékin.
La Chine rejette les accusations de déséquilibres commerciaux, affirmant que sa compétitivité repose sur des avantages comparatifs légitimes (capacités à produire certains biens à moindre coût grâce à des facteurs comme la taille du marché ou les coûts de production). Cependant, Pascal Lamy souligne que cette explication ignore trois réalités majeures. D’abord, l’ampleur des subventions publiques : entre 2005 et 2024, les entreprises chinoises ont reçu en moyenne 3 à 8 fois plus de soutien de l’État que celles des pays de l’OCDE. Ensuite, la sous-évaluation du yuan (monnaie chinoise), estimée entre 16 % et 30 %, qui rend les exportations chinoises artificiellement moins chères. Enfin, la faiblesse de la consommation intérieure, qui reste stable à 40 % du PIB depuis 2005, contre 53 % dans l’UE et 68 % aux États-Unis en 2024.
La stratégie économique de la Chine repose sur un modèle appelé maximalisme industriel, où l’État intervient massivement pour soutenir des secteurs clés comme l’automobile ou les semi-conducteurs. Ce modèle vise à renforcer la compétitivité internationale, mais il crée des surcapacités (production excédentaire par rapport à la demande mondiale). Par exemple, en 2025, près de 30 % des entreprises industrielles chinoises perdaient de l’argent, contre 20 % avant la pandémie. La Chine mise sur les exportations pour maintenir sa croissance, car elles ne génèrent pas de dette publique. Cependant, ce modèle entre en contradiction avec la théorie des avantages comparatifs de David Ricardo, qui prévoit que les déséquilibres commerciaux devraient se corriger naturellement par les mécanismes de marché, comme les variations de taux de change ou des salaires.
Selon Pascal Lamy, la Chine est en train de **détruire le système commercial mondial ouvert** tel qu’il a été conçu après 1947 et réformé en 1995. Ce système reposait sur l’idée que chaque pays se spécialiserait dans ce qu’il produit le mieux, et que les déséquilibres se corrigeraient progressivement. La Chine a contourné ce mécanisme en maintenant une monnaie sous-évaluée et en subventionnant massivement ses entreprises, ce qui fausse la concurrence. Le résultat est une **guerre commerciale sectorielle**, où la Chine agit rapidement et de manière ciblée, tandis que l’UE et les États-Unis répondent de manière lente et fragmentée. Cette situation menace la stabilité du commerce international et risque de fragmenter l’économie mondiale en blocs rivaux.

