L’Europe doit retrouver l’Afrique
Selon le nouveau directeur du Collège de Bruges, un nouveau partenariat est devenu nécessaire L’article L’Europe doit retrouver l’Afrique est apparu en premier sur Le Grand Continent..
Dans les années 1990, après la chute du mur de Berlin, l’Afrique a connu une vague de démocratisation avec 42 des 48 pays d’Afrique subsaharienne qui ont adopté des réformes démocratiques entre 1989 et 1994. Cette transition a été motivée par la frustration des populations face à la stagnation économique et sociale depuis les indépendances. Les Européens ont soutenu cette dynamique politiquement et financièrement, mais sans toujours comprendre les attentes profondes des Africains, qui espéraient une amélioration concrète de leur quotidien. Cette période a marqué un tournant historique, mais les résultats économiques et sociaux ont été inégaux, laissant persister un sentiment de déception malgré les avancées politiques.
Entre 1995 et 2015, l’Afrique a connu une croissance économique annuelle moyenne de plus de 5 %, un rythme impressionnant mais à relativiser. En effet, cette croissance a été en partie absorbée par une démographie dynamique (+2 % par an), limitant la progression du revenu par habitant à environ 1 % par an. De plus, les économies africaines partent de niveaux très bas, ce qui rend leur rattrapage plus difficile. Depuis dix ans, la croissance a ralenti à 3-4 % par an, soit moins de 1 % par habitant une fois la démographie prise en compte. L’Afrique reste aussi l’une des régions les plus inégalitaires au monde, avec des disparités qui n’ont pas diminué depuis 30 ans, freinant le développement global du continent.
L’Afrique est un continent extrêmement diversifié, composé d’environ 50 pays aux histoires, cultures et réalités politiques très différentes. Cette diversité rend les généralisations trompeuses. Malgré cette variété, une constante persiste : une frustration majeure chez les populations, notamment les jeunes, face aux perspectives économiques et sociales limitées. Avec un âge médian de 19,5 ans et 60 % de la population ayant moins de 25 ans, l’Afrique est le continent le plus jeune du monde. Cette jeunesse, ambitieuse et talentueuse, ressent un profond malaise face à l’absence de progrès tangibles, alimentant un climat de révolte contre les dirigeants et leurs alliés traditionnels, dont l’Europe.
Les relations entre l’Europe et l’Afrique ont longtemps été marquées par une approche technocratique et axée sur l’aide au développement, formalisée par des accords comme ceux de Yaoundé, Lomé ou Cotonou. Ces relations étaient principalement gérées par des fonctionnaires européens et des dirigeants africains, sans dimension politique significative. Après les élargissements de l’Union européenne en 2004, notamment avec l’arrivée de pays d’Europe centrale et orientale, l’Afrique a perdu de son importance dans les priorités européennes. Les crises successives (financière, migratoire, sanitaire, géopolitique) ont relégué le continent au second plan, malgré son rôle potentiellement crucial pour l’avenir mondial.
L’Union européenne a longtemps considéré que les relations avec l’Afrique pouvaient être gérées par des projets de coopération technique, sans nécessiter une implication politique forte. Les échanges étaient souvent menés par des directeurs généraux ou des chefs de division, même face à des chefs d’État africains. Cette approche a conduit à une relation déséquilibrée, où l’Europe dominait le dialogue sans chercher à comprendre les dynamiques internes du continent. Les élites africaines, formées en Europe, entretenaient des liens culturels et éducatifs, mais cela ne suffisait pas à créer une véritable coopération politique ou stratégique.
L’Afrique est le continent le plus jeune du monde, avec un âge médian de 19,5 ans et 60 % de sa population ayant moins de 25 ans. D’ici 2050, sa population devrait atteindre 2,5 milliards d’habitants, soit plus du triple de celle de l’Europe (700 millions). Cette jeunesse contraste avec le vieillissement de l’Europe, où près d’un habitant sur trois aura plus de 65 ans d’ici 2050. Les migrations africaines vers l’Europe sont souvent perçues comme une menace, mais les chiffres montrent qu’elles restent modestes : seulement 3 % des Africains vivent hors de leur pays, contre 10 % des Européens. La majorité des migrations africaines se font à l’intérieur du continent, et les Européens migrent bien davantage que les Africains.
Le débat sur les migrations entre l’Afrique et l’Europe est souvent biaisé par des discours politiques alarmistes. En réalité, les flux migratoires restent limités : environ 40 millions d’Africains vivent hors de leur pays, contre 90 millions d’Européens. Les jeunes Africains, confrontés à des perspectives économiques limitées, risquent leur vie pour atteindre l’Europe, mais cela ne représente qu’une infime partie des migrations mondiales. Pour stabiliser ces flux, l’Afrique doit connaître une forte croissance économique et créer des emplois, afin d’offrir des alternatives viables à la migration risquée. Construire des murs ou renforcer les frontières ne résoudra pas le problème à long terme.
L’Afrique est responsable de seulement 3 % des émissions mondiales de carbone, mais subit de plein fouet les conséquences du réchauffement climatique. Ce déséquilibre illustre une injustice climatique majeure. Le continent est particulièrement vulnérable en raison de sa dépendance à l’agriculture, qui emploie une part importante de sa population. Les changements climatiques accélèrent la désertification, les sécheresses et les inondations, menaçant la sécurité alimentaire et les moyens de subsistance de millions de personnes. L’Europe, en tant que grande puissance économique, a une responsabilité particulière pour soutenir l’Afrique dans son adaptation et sa résilience face à ces défis.
Depuis les années 1990, l’Europe a progressivement délaissé l’Afrique au profit d’autres priorités : la réunification du continent européen, la crise de l’euro, les tensions transatlantiques, la pandémie de Covid-19 et l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Les sommets européens se sont concentrés sur ces urgences, reléguant l’Afrique à un rôle secondaire. Pourtant, le continent africain joue un rôle clé pour l’avenir mondial, notamment en raison de sa démographie, de ses ressources naturelles et de son potentiel économique. Une réorientation des priorités européennes est nécessaire pour renouer avec l’Afrique et construire une relation plus équilibrée et mutuellement bénéfique.
Pour l’auteur, l’Europe doit impérativement rompre avec sa routine actuelle et repenser sa relation avec l’Afrique. Cela implique de passer d’une approche purement technocratique et économique à une véritable coopération politique et stratégique. L’Europe doit reconnaître les attentes des populations africaines, notamment des jeunes, et soutenir le continent dans sa quête de croissance inclusive et de développement durable. Une telle relation ne pourra être construite sans une volonté politique forte et une implication accrue des institutions européennes, au-delà des simples projets de coopération technique.

