Redonner à Rivers Inlet ses millions de saumons
La prise en main par la communauté wuikinuxv «redonne vie à nos droits et devoirs traditionnels»..
Rivers Inlet est un fjord de Colombie-Britannique (Canada), sculpté par les glaciers, qui formait autrefois l’un des écosystèmes les plus riches en saumon sockeye au monde. Ce poisson, reconnaissable à sa chair rouge et son dos vert-bleu, remontait par millions chaque année dans ce bras de mer pour frayer dans le lac Owikeno et ses affluents. La région, située sur le territoire de la nation Wuikinuxv (prononcer wikèno), était un lieu central pour la pêche traditionnelle des Premières Nations. Cependant, depuis la fin des années 1990, les populations de saumon ont chuté de manière spectaculaire, passant de 2 à 6 millions de poissons par an à environ 200 000 individus annuels. Cette baisse a entraîné la fermeture de la pêche commerciale et limité les activités des Wuikinuxv à une pêche de subsistance, bien que leurs droits leur permettent de continuer à pêcher pour leurs besoins.
L’effondrement des populations de saumon dans Rivers Inlet est attribué à plusieurs facteurs combinés. D’abord, la pêche industrielle a capturé des centaines de milliers de saumons par an pendant des décennies, notamment pour la mise en conserve dans des usines gérées par des investisseurs coloniaux. Ensuite, la foresterie intensive a laissé des débris de bois dans les rivières, obstruant les frayères (zones où les saumons pondent leurs œufs) et réchauffant les eaux en raison de la déforestation des versants du lac Owikeno. Enfin, le réchauffement climatique a perturbé la chaîne alimentaire océanique, affectant la croissance des saumons qui y passent généralement deux ans avant de revenir frayer. Ces activités, bien que moins intenses depuis les années 2000 en raison de l’épuisement des ressources, ont laissé des traces durables sur l’écosystème.
Face à ce déclin, la nation Wuikinuxv a pris les choses en main pour restaurer les populations de saumon. Raven Walkus, coordonnatrice de la restauration, a notamment organisé le retrait de 250 rondins d’estacade (barrières en bois utilisées autrefois pour la drave, le transport du bois flotté) dans le lac Owikeno, afin d’éliminer des pièges pour les saumons et les prédateurs comme les phoques. Elle a aussi mis en place une pêche ciblée pour réduire les populations de truites, des poissons qui se nourrissent des jeunes saumons. Depuis 2024, la communauté a pris en charge le décompte des saumons dans les affluents du lac Owikeno, une tâche auparavant réalisée par Pêches et Océans Canada (MPO). Cette prise de contrôle s’inscrit dans une volonté de réaffirmer ses droits traditionnels et sa souveraineté sur son territoire.
La pêche au saumon reste une tradition centrale pour les Wuikinuxv, comme en témoigne la sortie organisée par Rick Shaw, un pêcheur local, en juillet 2026. À bord d’un vieux bateau, l’équipage a déployé un filet de 200 mètres pour capturer des saumons sockeyes, kétas et roses. Après deux heures de pêche, 200 poissons ont été récoltés et distribués gratuitement à la communauté au quai du village. Cette pratique illustre une gestion collective et équitable : chacun prend ce dont il a besoin, avec priorité pour les aînés. Le saumon est ensuite congelé ou mis en conserve dans des pots Mason pour être conservé. Cette pêche de subsistance, encadrée par les droits autochtones, permet de maintenir un lien culturel et alimentaire avec le territoire.
Malgré des signes encourageants, comme la présence exceptionnelle de bancs de saumons bondissant à la surface, les données recueillies par les Wuikinuxv en 2026 montrent que la montaison (période où les saumons remontent les rivières pour frayer) reste modeste. Jennifer Walkus, une membre de la communauté, espère un rétablissement durable des populations pour permettre une reprise de la pêche commerciale. Cependant, toute réouverture dépendra d’un accord avec Pêches et Océans Canada (MPO), avec lequel la nation est cogestionnaire. Les Wuikinuxv souhaitent alors gérer eux-mêmes cette exploitation, afin de renforcer leur souveraineté économique. La restauration des saumons à Rivers Inlet s’annonce donc comme un processus long et complexe, nécessitant une approche à la fois écologique et communautaire.

