Cristian Mungiu : « Toute cette histoire encapsule le conflit le plus irréconciliable de notre société contemporaine. »
Avec "Fjord", Cristian Mungiu a remporté sa deuxième Palme d’or après "4 Mois, 3 semaines, 2 jours" en 2007. Le cinéaste roumain signe un film à la tension asphyxiante situé dans un village norvégien, sur la confrontation entre des parents pieux venus de Roumanie (les stars Sebastian Stan et Renate Reinsve), accusés d’avoir violenté leurs enfants, et une société nordique aux valeurs progressistes qui cherche à protéger lesdits enfants.
Le cinéaste roumain Cristian Mungiu a remporté sa deuxième Palme d’or au Festival de Cannes en 2026 pour son film Fjord, neuf ans après son premier prix pour 4 Mois, 3 semaines, 2 jours en 2007. Ce nouveau film explore une tension sociale intense dans un village norvégien, opposant des parents roumains accusés de maltraitance envers leurs enfants à un système norvégien progressiste chargé de protéger les mineurs. Le récit met en lumière les conflits culturels et les valeurs opposées entre deux sociétés, tout en interrogeant les limites de l’intervention de l’État dans la sphère familiale. Le tournage a nécessité un budget important, justifiant l’engagement de stars internationales comme Sebastian Stan et Renate Reinsve, qui interprètent les parents.
L’histoire de Fjord s’inspire d’un fait divers réel ayant défrayé la chronique en Roumanie : une famille roumano-norvégienne accusée de violences sur ses enfants par les autorités norvégiennes. Mungiu a constaté que ce type de conflit n’était pas isolé, mais touchait aussi des familles venues d’Europe de l’Est, d’Asie ou d’Afrique dans les pays nordiques, où la législation sur la protection de l’enfance est particulièrement stricte. Le film dépasse le cadre d’un simple drame familial pour aborder une question plus large : la polarisation des sociétés contemporaines, notamment entre progressistes et conservateurs. Mungiu souligne que ce clivage, basé sur une vision du monde où une seule partie se juge détentrice de la vérité, est l’un des conflits les plus difficiles à résoudre aujourd’hui.
Cristian Mungiu applique à Fjord la même méthode de tournage que dans ses précédents films : des plans-séquences longs pour restituer une impression de réalité, sans musique extradiégétique (c’est-à-dire une musique ajoutée artificiellement pour guider les émotions du spectateur) ni effets visuels spectaculaires. Son objectif est de créer une tension réaliste, proche de celle ressentie dans la vie quotidienne, sans recourir à des artifices cinématographiques. Les acteurs doivent incarner leurs personnages avec une grande liberté émotionnelle, une fois leurs dialogues maîtrisés. Mungiu évite ainsi tout commentaire extérieur sur les actions des personnages, laissant le public interpréter les situations par lui-même.
L’utilisation de stars comme Sebastian Stan et Renate Reinsve s’explique principalement par des raisons économiques, la Norvège étant un pays où les coûts de production sont élevés. Cependant, leur choix a aussi une dimension artistique. Stan, acteur roumano-américain connu pour ses rôles dans des films grand public comme Captain America, a accepté de se raser la tête pour incarner un homme humble et religieux, loin de son image habituelle. Renate Reinsve, primée à Cannes pour Julie (en 12 chapitres), apporte une sensibilité intimiste au rôle de la mère. Leur collaboration a été facilitée par leur expérience commune dans A Different Man (2024), réduisant le temps de répétition nécessaire.
Dans Fjord, le conflit central oppose deux visions du monde : d’un côté, une société nordique progressiste qui prône une protection stricte des enfants et une éducation libérale ; de l’autre, une famille roumaine conservatrice, très religieuse et attachée à des traditions strictes. Un personnage roumain déclare dans le film que les autorités norvégiennes abusent de leur pouvoir car elles n’ont pas connu le communisme, une remarque qui reflète les stéréotypes et les frustrations liées à l’histoire politique de l’Europe de l’Est. Mungiu précise que le film ne prend pas parti, mais présente les arguments de chaque camp pour inciter le public à réfléchir, sans caricaturer ni moquer les positions des personnages.
Le film se termine sur une note d’espoir, incarnée par les enfants des deux familles. Mungiu souligne que les jeunes générations sont plus ouvertes à l’empathie et à la tolérance, contrairement aux adultes, souvent enfermés dans leurs certitudes. Les adolescentes des deux familles, notamment, évoluent au cours de l’histoire : l’une découvre que la vie n’est pas toujours rationnelle et que l’intuition a sa place, tandis que l’autre comprend qu’il est possible de remettre en question l’autorité parentale. Pour Mungiu, ce changement de perspective chez les enfants montre que le progrès social dépend aussi de leur capacité à remettre en cause les normes imposées par les générations précédentes.

