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Philosophie

Faire durer n’est pas rendre soutenable

AOC Media · mis à jour il y a 16 j

À rebours du culte de la performance, la robustesse réhabilite les marges, les stocks et les lenteurs, mais elle ne dit rien de ce qui mérite d'être prolongé. Or ce qui tient n'est pas toujours ce qui est légitime : certains dispositifs durables ne sont que des « ruines en fonctionnement », qui creusent leur dette écologique à mesure qu'on les répare.

Critique de l'optimisation

L’article critique l’obsession moderne pour l’optimisation, la performance et l’efficacité à court terme, qui a rendu nos systèmes (économiques, industriels, logistiques) très productifs mais aussi extrêmement vulnérables. Ces systèmes excellent dans des conditions stables et prévisibles, mais s’effondrent dès que ces conditions changent. Par exemple, les chaînes logistiques ultra-efficaces, optimisées pour minimiser les coûts et les délais, deviennent fragiles face à des perturbations comme une pandémie ou une crise énergétique. Cette fragilité ne résulte pas d’un manque de maîtrise, mais d’un excès d’optimisation qui réduit les marges de manœuvre et les alternatives possibles pour l’avenir.

La robustesse comme alternative

Face à cette vulnérabilité, les auteurs proposent de s’inspirer de la robustesse, un concept popularisé par le biologiste Olivier Hamant. Contrairement à l’optimisation, la robustesse repose sur des principes biologiques : elle intègre des marges, des réserves, des lenteurs, des redondances et des processus de réparation. Ces éléments, souvent perçus comme inefficaces ou superflus, permettent aux systèmes de s’adapter et de durer dans des environnements incertains. Par exemple, un écosystème forestier robuste ne repose pas sur une seule espèce optimisée, mais sur une diversité d’espèces et de processus qui se compensent mutuellement en cas de crise.

Robustesse vs soutenabilité

La robustesse répond à une question essentielle : comment faire durer un système ? Mais elle ne répond pas à une autre question tout aussi cruciale : que mérite-t-il d’être prolongé ? Les auteurs soulignent que certains dispositifs durables ne sont en réalité que des « ruines en fonctionnement », c’est-à-dire des systèmes qui, malgré leur longévité, accumulent une dette écologique ou sociale en se maintenant artificiellement. Par exemple, une centrale nucléaire vieillissante peut continuer à fonctionner, mais son entretien constant et ses risques environnementaux en font une solution peu soutenable à long terme. La robustesse doit donc être repensée à l’aune de la soutenabilité, c’est-à-dire en évaluant si ce qui est prolongé contribue réellement à un avenir désirable.

Deux logiques de durabilité

Les auteurs distinguent deux logiques opposées derrière la volonté de faire durer un système. La première est une logique de maintien à tout prix : il s’agit de prolonger un dispositif, une organisation ou une infrastructure parce qu’elle existe déjà, sans se demander si elle est légitime ou adaptée aux défis futurs. La seconde est une logique de préparation au changement : il s’agit de faire durer des éléments qui permettent de faciliter les transitions vers des modèles plus soutenables. Par exemple, une ville pourrait maintenir ses réseaux de transports en commun vieillissants (même s’ils sont peu efficaces) non pour les conserver tels quels, mais pour servir de base à une refonte plus écologique des mobilités.

Ce que ça pourrait changer

Les auteurs de l’article sont Émile Hooge, prospectiviste et directeur de Nova7, Alexandre Monnin, philosophe et enseignant-chercheur à l’école Centrale Méditerranée, et Jérôme Tougne, consultant en stratégie et redirection écologique. Leur analyse s’inscrit dans un débat plus large sur la transition écologique, où des concepts comme la robustesse ou la soutenabilité sont de plus en plus mobilisés pour repenser nos modèles économiques et sociaux. Ces auteurs ne proposent pas de solutions toutes faites, mais invitent à une réflexion critique sur les choix de durabilité, en soulignant que la simple prolongation d’un système n’est pas synonyme de progrès ou de résilience.

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