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Géopolitique

Portraits de la génération sacrifiée du Donbass

Le Grand Continent · mis à jour il y a 20 j

Quand la photographie garde trace d’une jeunesse traversée par la guerre L’article Portraits de la génération sacrifiée du Donbass est apparu en premier sur Le Grand Continent..

Contexte historique

L’article explore les conséquences d’un conflit de basse intensité dans l’Est de l’Ukraine, notamment dans la région du Donbass, qui a duré huit ans avant l’invasion russe de 2022. Cette guerre a profondément bouleversé la vie des civils, en particulier des adolescents de la ville de Chtchastia, dans l’oblast de Louhansk. Chtchastia, dont le nom signifie «bonheur» en ukrainien et en russe, est devenue un symbole des tensions locales. Avant 2014, la ville était un lieu de vie ordinaire, mais les combats intenses de cette année-là ont radicalement changé son quotidien. L’invasion russe de 2022 a placé l’Ukraine sous les projecteurs internationaux, révélant l’ampleur des souffrances endurées par ses habitants depuis des années. La photojournaliste Marion Péhée a commencé son travail en 2016, suivant pendant dix ans le parcours de jeunes de Chtchastia, dont les vies ont été bouleversées par la guerre.

Déclenchement du projet

Marion Péhée, photojournaliste française, s’est rendue à Chtchastia en 2016 presque par hasard, alors qu’elle rendait visite à une amie travaillant à l’Institut français de Kiev. Elle a été invitée à accompagner une organisation humanitaire, Vostok SOS, qui venait en aide aux déplacés internes du Donbass. C’est lors d’un arrêt à Chtchastia qu’elle a découvert l’histoire de jeunes adolescents de 14 ans s’étant engagés dans un bataillon de volontaires ukrainiens deux ans plus tôt. Intriguée par leur récit, elle a décidé de documenter leur vie à travers la photographie. À l’époque, elle n’avait aucune expérience en photojournalisme et travaillait dans un musée parisien. Son projet initial, improvisé, est devenu une enquête de dix ans sur les conséquences de la guerre sur cette génération.

Rencontres et dynamiques locales

En 2016 et 2017, Marion Péhée a passé du temps à Chtchastia pour comprendre la vie des adolescents de la ville. Elle a été aidée par un jeune parlant espagnol, car elle ne parlait ni ukrainien ni russe. Les adolescents, âgés de 16 à 18 ans à l’époque, vivaient dans un contexte de guerre sans en saisir pleinement les enjeux. Certains se sentaient «à côté de la guerre» et vivaient leur quotidien avec une forme d’insouciance, comme un jeu. Par exemple, ils s’amusaient à crier des slogans pro-ukrainiens ou pro-séparatistes, ou à arracher des drapeaux. Leur engagement dans l’armée était motivé par un désir de statut social plutôt que par un sentiment patriotique. La ville, où l’armée était très présente, offrait peu de perspectives autres que le travail à la centrale électrique ou l’enrôlement militaire.

Encadrement et ambiguïtés

Malgré leur insouciance apparente, les jeunes de Chtchastia étaient exposés à un discours patriotique ukrainien, notamment à travers un cours intitulé «Défense de la Mère Patrie», où ils apprenaient à démonter des kalachnikovs. Les murs du lycée étaient ornés d’affiches avec le visage de Vladimir Poutine au milieu d’une cible. Cependant, ces éléments de propagande contrastaient avec leur rapport personnel à la guerre, marqué par des jeux et une certaine légèreté. Certains arboraient des tatouages ou des bracelets aux couleurs du drapeau ukrainien, mais leur attachement au territoire était plus fort que leur engagement politique. La plupart souhaitaient rester à Chtchastia, malgré l’absence de perspectives, par devoir ou par attachement à leur ville.

Évolution après 2022

L’invasion russe de 2022 a radicalement changé la situation à Chtchastia, désormais occupée par l’armée russe. Les conditions de sécurité ont rendu impossible pour Marion Péhée de retourner sur place. De plus, la diffusion de ses photos d’archives est devenue risquée pour les jeunes encore présents dans les territoires occupés ou ayant des proches sur place. En 2022, elle a repris son enquête de manière méthodique, cherchant à retrouver la trace de ses anciens contacts. Grâce à un réseau social et à une personne spécialisée dans l’OSINT (Open Source Intelligence), elle a pu collecter des informations précieuses. Cependant, ses recherches ont révélé des destins tragiques, comme celui de Valya, une jeune femme arrêtée par l’armée russe en 2022, torturée et tuée en 2023. Son corps a été retrouvé dans une forêt près de Chtchastia.

Destins dispersés

Les adolescents de Chtchastia, autrefois soudés, se sont dispersés après 2022 entre l’Ukraine, les territoires occupés, la Russie et l’étranger. Certains sont devenus soldats dans l’armée ukrainienne, d’autres dans l’armée russe, et plusieurs ont trouvé la mort. Leur parcours illustre les divisions et les tragédies engendrées par la guerre. Par exemple, Valya, arrêtée et torturée par les Russes, a été tuée en 2023. D’autres, comme Viktor, un ancien élève du lycée de Chtchastia, vivent désormais à Odessa, craignant d’être recrutés par l’armée ukrainienne. Ces destins montrent comment la guerre a brisé des vies et dispersé des communautés autrefois unies. Le travail de Marion Péhée documente ces parcours et cherche à préserver la mémoire de cette génération sacrifiée.

Ce que ça pourrait changer

Le projet de Marion Péhée sur la génération sacrifiée du Donbass a reçu plusieurs distinctions. En 2022, elle a remporté le prix de l’Union des Photographes Professionnels et a été nominée pour le prix «Courage in Journalism» du *The Economist*. En 2025, elle a obtenu la Bourse Canon de la Femme Photojournaliste pour ce travail. Ces récompenses soulignent l’importance de son enquête, qui combine photojournalisme et méthode investigative pour documenter les conséquences humaines d’un conflit prolongé. Son travail met en lumière des histoires individuelles, comme celle de Valya, pour illustrer les enjeux plus larges de la guerre en Ukraine.

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