Comment prouver qu’on a écrit son propre livre?
Établir l’authenticité d’un texte dans un court laps de temps est désormais un défi..
Avec l’essor des outils d’intelligence artificielle (IA) capables de générer des textes, les auteurs doivent désormais prouver qu’ils ont bien écrit leurs propres livres. Selon Dominic Martin, professeur en éthique à l’UQAM, cette situation marque un « renversement du fardeau de la preuve » : autrefois, un auteur était présumé être l’auteur de son œuvre, aujourd’hui, il doit le démontrer. Dave Anctil, chercheur à l’Université Laval, souligne que cette tâche est « extrêmement compliquée » car elle doit être réalisée rapidement, souvent dans un contexte médiatique intense. Benoit Bordeleau, de l’Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ), explique que prouver l’authenticité d’un texte implique de montrer le travail humain long et collaboratif derrière sa création, incluant les échanges avec l’éditeur, les révisions et les ajustements.
Pour établir l’authenticité d’un livre, les auteurs sont encouragés à conserver des traces de leur processus créatif. Benoit Bordeleau recommande de documenter les étapes de travail, les échanges avec l’éditeur, ainsi que les modifications apportées au texte. Cependant, il reconnaît que peu d’auteurs suivent cette pratique, car les outils numériques comme Word écrasent souvent les versions précédentes, effaçant ainsi les étapes intermédiaires. Les archives de création sont dispersées entre courriels, manuscrits annotés, versions numériques et carnets de notes. Geneviève Pigeon, présidente de l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL) et directrice de L’Instant même, précise que la publication d’un livre repose sur un travail intime et collaboratif entre l’auteur et l’éditeur, où la confiance est essentielle.
Légalement, une œuvre publiée doit être le fruit du « propre talent et du jugement de son auteur », selon Stéphanie Hénault, directrice des affaires juridiques de l’ANEL. Cette exigence garantit la protection du droit d’auteur et les droits exclusifs liés au contrat d’édition. Elle souligne que cette règle est cruciale pour préserver la qualité, l’éthique et la responsabilité morale du secteur du livre. Cependant, Dominic Martin, professeur en éthique, estime que déterminer l’origine humaine ou artificielle d’un texte deviendra de plus en plus difficile avec l’évolution rapide de la technologie. Dave Anctil, chercheur en IA, ajoute que la société semble plus encline à stigmatiser la collaboration entre humains et IA qu’à encourager la transparence sur ces nouveaux outils.
Plusieurs affaires récentes illustrent les défis liés à la preuve d’authenticité. En 2025, Jamir Nazir, finaliste au prix du Commonwealth pour la nouvelle, a été accusé d’avoir utilisé l’IA pour écrire The Serpent in the Grove. Malgré cela, il a été retenu comme lauréat et a reçu une bourse de 2 500 livres sterling. En 2024, Chanel Sutherland a remporté le même prix avec Descend, mais un an plus tard, l’outil Pangram estimait à 88 % la probabilité que son texte soit généré par IA. Ces cas soulèvent des questions sur la fiabilité des outils de détection et sur les biais possibles, notamment envers les auteurs racisés, comme le souligne Regina Brooks, présidente de l’Association of American Literary Agents.
Dave Anctil interroge la différence entre l’utilisation de l’IA en science, où elle est acceptée pour accélérer la recherche, et son usage en création littéraire. Certains artistes audiovisuels estiment que seules les méthodes pré-IA sont acceptables, tandis que d’autres défendent la liberté artistique, incluant l’usage de l’IA générative pour enrichir le processus créatif. Anctil souligne que la société semble privilégier la stigmatisation de cette collaboration plutôt que d’encourager une utilisation transparente et ouverte de ces outils. Il conclut que ce débat mérite une attention particulière, car l’IA peut accomplir des tâches autrefois réservées à l’humain.
Tous les auteurs ne sont pas égaux face à la nécessité de prouver l’authenticité de leurs œuvres. Dave Anctil note que les auteurs racisés, comme ceux cités dans les controverses américaines (*Shy Girl* de Mia Ballard, *Daggermouth* de H.M. Wolfe, *Call Me, I’ll Hide the Body* de Jerry Adedayo Falade), sont plus souvent suspectés d’avoir utilisé l’IA. Cette tendance soulève des questions sur les biais dans l’évaluation des textes et la surveillance accrue envers certains groupes. Anctil cite Regina Brooks, présidente afro-américaine de l’Association of American Literary Agents, qui s’interroge sur ces disparités.

