Jules, berger : « Revenir à une logique animale »
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En France, on compte entre 2 000 et 3 000 berger·es et aide-berger·es salarié·es, mais il n’existe pas de statistiques précises sur cette profession. Les contours de ce métier sont flous et évoluent, ce qui rend difficile l’harmonisation des conditions de travail et favorise les reconversions. Jules, 44 ans, est berger depuis 13 ans. Il a d’abord travaillé comme saisonnier dans les vergers et les vignes pendant une dizaine d’années, financant ses voyages à l’étranger. Après une période de lassitude, il découvre le pastoralisme grâce à des amis qui lui proposent de participer à une transhumance. Cette expérience le sauve et le pousse à se former comme berger.
La transhumance est un déplacement de troupeaux, souvent de brebis, entre les plaines et les alpages. Jules a vécu sa première transhumance sur quinze jours, marchant au rythme des brebis à environ quatre ou cinq kilomètres par heure. Ce voyage, rythmé par des paysages magnifiques, des feux de camp et des nuits à la belle étoile, est une expérience forte qui crée des liens entre les participants. Cependant, il peut être éprouvant physiquement, notamment lors de trajets difficiles comme la sortie d’Avignon ou par mauvais temps. Jules décide alors de se reconvertir définitivement dans le pastoralisme.
Après sa première transhumance, Jules suit une formation pour devenir berger. Il commence par un stage d’un mois et demi en agnelage, période où les brebis mettent bas. Ce travail est intense : jusqu’à une vingtaine d’agneaux naissent par jour, et il faut surveiller les mises bas la nuit. Les naissances peuvent être difficiles, avec des risques de mortalité ou de malformations. Malgré la dureté de ce travail, Jules apprécie cette expérience. Il enchaîne ensuite avec un stage de garde en colline, puis en montagne, où il découvre la beauté des paysages et développe une relation unique avec son chien de berger.
Le chien de berger est un partenaire indispensable pour gérer un troupeau, parfois composé de plus de mille brebis. Jules décrit une relation presque fusionnelle avec son chien, qui anticipe ses demandes et comprend ses gestes. Le chien peut sauver des situations critiques, comme retrouver des brebis égarées ou gérer des conflits au sein du troupeau. Cette relation est décrite comme une forme de prolongement de soi, où le chien agit avec une précision et une fierté remarquables. Jules souligne que son chien s’est adapté à ses contraintes, comme son problème de vue, montrant une complicité unique.
La gestion d’un troupeau en alpage nécessite un équilibre entre liberté et contraintes pour les brebis. Au début de la saison, les brebis montent rapidement en altitude pour brouter les meilleures herbes, laissant les zones basses sous-pâturées. Cela peut abîmer la montagne et priver les brebis de nourriture en fin de saison. Le berger doit donc contraindre le troupeau pour préserver les ressources, mais sans excès pour éviter les conflits. Jules explique que la gestion repose aussi sur la confiance et la justice : si les brebis « déborde » le berger, c’est souvent parce que ce dernier n’a pas été juste avec elles. Le troupeau reflète ainsi l’état d’esprit et les décisions du berger.
Jules souligne que les brebis lui ont appris à adopter un rythme de vie plus naturel. En alpage, le troupeau se repose pendant les heures les plus chaudes (10h-17h) pour éviter la surchauffe, puis broute à nouveau en fin de journée. Cette logique contraste avec le comportement humain, où beaucoup travaillent ou randonnent aux heures les plus chaudes, souvent par habitude ou par obligation. Jules voit dans ce rythme une sagesse que les humains ont perdue, notamment dans l’organisation du travail ou de l’école, qui ne tient pas compte des saisons ou des besoins biologiques. Les brebis lui ont ainsi enseigné à réécouter son propre corps.
Le métier de berger en alpage offre une grande liberté et une solitude appréciée par Jules. Les éleveurs laissent souvent les bergers gérer seuls leurs troupeaux, car ils ont d’autres responsabilités. Cette indépendance est contrebalancée par une solitude marquée, surtout pendant les quatre à six mois d’estive. Jules explique que cette solitude lui a appris à apprécier davantage les relations humaines avant et après ses périodes en montagne. Il décrit cette expérience comme une forme de thérapie, où le contact avec les animaux et la nature l’a aidé à mieux se connaître et à surmonter sa misanthropie initiale.
Jules considère que le pastoralisme est une école de vie. Travailler avec les brebis et les chiens lui a appris la patience, l’adaptation et la gestion des émotions. Il explique que son humeur influence directement le comportement du troupeau et du chien : un berger stressé ou énervé peut déclencher un cercle vicieux de conflits. Jules a aussi appris à lâcher prise sur certains aspects, comme les horaires de pâturage, en observant que les brebis savent mieux que lui ce dont elles ont besoin. Ces leçons de vie, combinées à la beauté des paysages, rendent ce métier profondément enrichissant pour lui.

