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Philosophie

Les Soulèvements de la Terre : « Bâtir un front commun des périphéries »

Ballast · mis à jour 5 sept.

Entretien avec un membre du collectif. L’article Les Soulèvements de la Terre : « Bâtir un front commun des périphéries » est apparu en premier sur BALLAST..

Origines du mouvement

Les Soulèvements de la Terre sont un mouvement écologiste et militant fondé en 2021, issu d’une invitation lancée depuis la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Leur objectif initial était de lutter contre la bétonnisation des terres agricoles et l’accaparement des terres par le complexe agro-industriel. Ce mouvement s’est inspiré de l’expérience de la ZAD, où 1 200 hectares avaient été sauvés de la bétonnisation, pour créer une coalition capable de relier différentes luttes territoriales et de donner des horizons politiques communs. Dès sa création, le mouvement a cherché à tisser des liens étroits avec les organisations et syndicats paysans, ainsi qu’avec des paysans non encartés, pour ancrer ses actions dans un rapport de force commun avec ceux qui travaillent la terre.

Lien avec le monde paysan

Les Soulèvements de la Terre se distinguent des autres mouvements écologistes par leur forte composante paysanne. Dès leur lancement, ils ont cherché à relier les luttes écologistes à celles des paysans, en s’appuyant sur des exemples comme la résistance des paysans à Notre-Dame-des-Landes, où des familles ont refusé de vendre leurs terres malgré les pressions de l’État. Ce mouvement a permis l’émergence de nouvelles fermes alternatives et a montré l’importance de la lutte paysanne pour rendre la terre à ceux qui la travaillent. Le mouvement considère que l’écologie ne peut être pensée sans inclure la lutte paysanne et la question foncière, qui sont à l’intersection de trois combats : écologique, paysan et social.

Stratégie actuelle

Aujourd’hui, les Soulèvements de la Terre ont mis en place une coordination agricole interne pour organiser des actions sur le terrain et défendre les conditions d’existence de la classe paysanne. Cette coordination lutte contre l’accaparement des terres, de l’eau et des aides publiques par le capital et la bourgeoisie agro-industrielle. Elle produit également une analyse politique pour contrer l’hégémonie de la FNSEA (Fédération Nationale des Syndicats d’Exploitants Agricoles) et de la Coordination rurale, deux syndicats dominants dans le monde agricole. Le mouvement ne cherche pas à devenir un syndicat ou à investir l’espace institutionnel, mais à agir là où le système s’incarne matériellement : sur les terres, dans les mégabassines et contre les projets destructeurs.

Outils de contre-hégémonie

Pour contrer l’influence des syndicats dominants, les Soulèvements de la Terre ont créé Correspondance paysanne, un bulletin inspiré de la revue Informations et Correspondances Ouvrières des années 1960. Ce bulletin vise à fédérer un réseau de correspondants impliqués dans le monde agricole, en partageant des expériences de lutte, des témoignages et des analyses structurelles. Il publie également des récits de luttes paysannes passées, comme celles des Paysans Travailleurs, pour réactiver une mémoire politique et montrer que les luttes actuelles s’inscrivent dans une continuité historique. L’objectif est de proposer une alternative idéologique à l’hégémonie des syndicats dominants.

Positionnement politique

Les Soulèvements de la Terre rejettent l’idée d’occuper le terrain institutionnel, comme les élections aux chambres d’agriculture, car ce rôle est déjà assumé par la gauche paysanne organisée, notamment la Confédération paysanne, le MODEF ou des syndicats régionaux comme l’ELB. Leur terrain d’action reste celui du conflit et des luttes, où le système s’incarne matériellement. Ils analysent les élections pour comprendre les rapports de force, mais leur priorité est d’adresser leur message aux paysans qui ne se reconnaissent dans aucun syndicat, souvent en situation de précarité et d’isolement. Ces paysans, qui représentent une majorité silencieuse, sont perçus comme un levier stratégique pour les mouvements de gauche.

Analyse du mouvement paysan 2024

Le mouvement paysan de l’hiver 2024 ne peut être réduit à une révolte sectorielle, car il s’inscrit dans une séquence politique plus large, marquée par d’autres soulèvements comme la lutte contre la réforme des retraites, les émeutes après la mort de Nahel ou les mobilisations en Kanaky. Ce mouvement a révélé une détresse sociale massive dans le monde agricole, avec des milliers de paysans vivant avec moins de 1 000 euros par mois, cumulant des conditions de travail précaires et les responsabilités de petits patrons. Il a également mis en lumière un vide stratégique : l’incapacité à proposer une critique cohérente du modèle capitaliste et industriel, articulant dimensions sociales et écologiques. Ce vide a laissé un boulevard à l’extrême droite, qui a su capter une partie de ce mécontentement.

Critique des syndicats dominants

Les Soulèvements de la Terre critiquent la ligne corporatiste de la FNSEA et de la Coordination rurale, qu’ils associent à une pensée anti-syndicale et anti-conflit, héritée du fascisme. Ces syndicats défendent une unité fictive autour de la défense de la profession, effaçant les luttes de classes et promouvant une rhétorique réactionnaire, parfois xénophobe. Leur approche consiste à faire bloc, sans distinction entre petits et gros exploitants, prolétaires et patrons, contre le reste de la société. La gauche, selon le mouvement, n’a pas su incarner une alternative claire et crédible, laissant un espace vacant que l’extrême droite a rapidement occupé.

Ce que ça pourrait changer

Les Soulèvements de la Terre estiment que la gauche doit apprendre à incarner la fierté paysanne, comme elle a su le faire pour la fierté ouvrière à un moment de son histoire. Leur stratégie consiste à s’adresser aux paysans précaires et isolés, souvent en dehors des structures syndicales, pour construire un front commun des périphéries. Ils soulignent l’importance de penser ensemble les soulèvements ruraux, urbains et coloniaux, en articulant les dimensions sociales et écologiques. Leur objectif est de créer un rapport de force capable de s’opposer au complexe agro-industriel et aux politiques destructrices, en s’appuyant sur des actions concrètes et des alliances territoriales.

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