En Arctique, le changement climatique menace un cimetière exceptionnel, vieux de 300 ans
Au XVIIe siècle, des hommes partaient vers le pôle Nord pour chasser la baleine. Souvent, ils y restaient. Longtemps restées ensevelies dans la glace, leurs dépouilles se détériorent aujourd'hui avec le dégel du permafrost.
Résumé
Un cimetière arctique
Il y a plus de 300 ans, entre 1611 et le début du XVIIIe siècle, des chasseurs de baleines originaires d’Europe occidentale, principalement des Pays-Bas et de l’ouest de la Norvège, ont exploré l’archipel du Svalbard, situé entre la Norvège et le pôle Nord.
Leur mission était périlleuse : chasser la baleine boréale, un cétacé géant de 100 tonnes, depuis de petites embarcations, dans des eaux glacées et sous un vent glacial.
Les conditions de vie étaient extrêmes : la saison de chasse était brève mais intense, marquée par des températures polaires, la malnutrition et des maladies comme le scorbut (une carence en vitamine C provoquant des saignements, des douleurs articulaires et la mort).
Beaucoup de ces hommes ne sont jamais rentrés chez eux.
Ils ont été enterrés sur place, dans des tombes peu profondes marquées par des monticules de pierres, formant un cimetière exceptionnel connu sous le nom de Likneset, ou Pointe des cadavres en norvégien.
Un site archéologique unique
Le cimetière de Likneset abrite plus de 200 sépultures de baleiniers européens, principalement des hommes âgés de 20 à 34 ans au moment de leur décès.
Ce site est unique car il s’agit de la seule nécropole de ce type conservée dans l’Arctique.
Les fouilles réalisées entre 1980 et 2016 ont permis d’exhumer seize ensembles d’ossements et de vêtements, révélant des détails sur la vie et la mort de ces hommes.
Les analyses ont montré que la majorité fumait la pipe et souffrait de maladies articulaires dégénératives, probablement liées à l’effort physique intense et aux conditions de vie difficiles.
Grâce à des analyses isotopiques (méthode permettant de retracer l’origine géographique d’un individu via l’étude des éléments chimiques dans ses os), les chercheurs ont pu identifier trois origines : deux des défunts venaient de l’ouest de la Norvège, et un des Pays-Bas.
Le permafrost en danger
Pendant des siècles, le permafrost (sol gelé en permanence) a préservé les sépultures et les vêtements des baleiniers, comme des bonnets, des vestes en laine et des chemises en lin.
Cependant, depuis les années 1980, le réchauffement climatique a commencé à déstabiliser ce sol gelé.
En 2016, les fouilles ont révélé une dégradation avancée des textiles, tandis que des sépultures plus récentes (2019) ont montré une meilleure conservation des vêtements et des cheveux.
Comme l’explique Lise Loktu, chercheuse à l’Institut norvégien de recherche sur le patrimoine culturel, le permafrost maintient la matière organique stable.
Sans lui, les artefacts se dégradent rapidement au contact de l’eau et de l’oxygène.
Ce phénomène n’est pas isolé : il s’inscrit dans une tendance générale de fonte du permafrost dans tout l’Arctique, notamment au Groenland.
Un patrimoine en péril
Le dégel du permafrost menace non seulement les sépultures des baleiniers, mais aussi l’ensemble des sites archéologiques arctiques.
George Hambrecht, anthropologue à l’université du Maryland, souligne que le changement climatique accélère considérablement la destruction de ces vestiges.
Le problème est d’autant plus complexe que le Svalbard est un territoire isolé, soumis à des conditions climatiques extrêmes et à la présence d’ours polaires, ce qui rend les opérations de préservation coûteuses et dangereuses.
Pour Lise Loktu, la priorité est de poursuivre les fouilles avant que les artefacts ne disparaissent définitivement.
L’enjeu est double : préserver ces témoignages du passé pour les scientifiques futurs et documenter un pan méconnu de l’histoire de l’exploration arctique.
Un défi scientifique
Les chercheurs, comme Lise Loktu et ses collaborateurs, sont confrontés à un dilemme : comment préserver un patrimoine en train de disparaître ?
Les fouilles doivent être menées rapidement, mais dans des conditions difficiles.
Le Svalbard, bien que norvégien, est un territoire lointain et hostile, où les températures peuvent chuter bien en dessous de zéro degré même en été.
Les scientifiques doivent aussi faire face à des contraintes logistiques et financières.
Pourtant, ces vestiges offrent une fenêtre unique sur le passé.
Ils racontent l’histoire de ces hommes, leurs origines, leurs conditions de vie et leurs maladies, tout en illustrant les conséquences dramatiques du réchauffement climatique sur les écosystèmes fragiles de l’Arctique.
Commentaires (0)
Connecte-toi pour commenter
Se connecterAucun commentaire pour le moment.
Découvre plus de contenu sur Napseflow


